vendredi, août 26, 2005

Six mois

Texte écrit dans le cadre du Coïtus impromptus. Le thème cette semaine était six mois, concept parce que ce jeu a justement six mois. C'est en lisant le dernier texte de ChArlespArles que l'idée m'est venue de raconter cette histoire-là, de faire revivre un peu ces dames que j'ai un jour connu, dans ce qui m'apparaît être une autre vie.


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Il y avait ce parfum de camphre et d’encens dans les chambres. En fond de ligne, les effluves des produits détergents qu’on utilise pour nettoyer les endroits où la cohabitation est proximale.

Durant mes heures de repos, lorsqu’il eut été préférable que je ne sois pas là dixit mes collègues parce que je n’aurais pas dû faire de bénévolat sur mon lieu de travail, j’entrais dans certaines chambres. Je les aimais mes vieilles moi. J’avais quatre heures à tuer entre mon service du matin et celui du soir. La fin de semaine, à Sherbrooke, il y a des coins où les autobus ne passent pas souvent. Alors retourner chez moi relevait du défi que je préférais m’abstenir de relever. Du reste, la plupart du temps je dormais dans la serre en haut. Pour me relever de mes nuits de veille au bar.

Quand j’entrais chez Lady J, je m’armais de patience et d’un crayon. Nous faisions ses mots croisés. J’étais la main, elle la tête pensante. Immanquablement, nous nous disputions. Il y avait toujours le moment où elle me posait la question. À savoir pourquoi est-ce que je n’étais pas croyante. Je disais que selon moi, c’est l’homme qui a créé Dieu et non l’inverse. À toutes les fois Lady J poussait un cri étouffé. Et ça commençait. Les autres dames, du moins celles capables de se déplacer toutes seules, se massaient alors à la porte et tentaient toutes de me convaincre de l’existence de Dieu. Moi, malicieuse, je leur retournais leurs arguments sans relâche. On ne se convainquait pas, mais on s’aimait bien.

Les après-midi que je passais chez L ou I étaient plus calmes. J’y lisais des romans ou de la poésie. Je ne me rappelle plus combien de fois j’ai lu Le Petit Prince en tout ou en partie. Et on se le racontait le reste de la semaine. Comme un bonbon qu’on voulait faire durer. Et Lamartine, et Hugo et Ronsard. Elles les aimaient leurs poètes! Moi je devenais leurs yeux et leur voix.

Ça aura duré six mois. Six mois après lesquels je suis rentrée à Montréal.

Je n’y suis jamais retournée et aucune d’elle n’a survécu à l’an 2000.

Cependant, elles sont impérissables dans mes souvenirs.