dimanche, février 19, 2017

Les trous du pavé

J'en avais entendu parler depuis longtemps. Elle revenait dans les conversations de manière aléatoire, simplement parce qu'elle était. Une vieille dame, autonome, décidée, drôle. Du moins, c'était l'idée que je m'en faisais.

C'était la matriarche d'une smala d'hommes. Elle avait fabriqué des hommes qui à leur tour avaient fabriqué d'autres hommes, et ainsi de suite jusqu'à des arrières petits fils qui portaient tous le gène de la taquinerie intempestive. Elle le savait et s'en amusait plus que quiconque. Mais elle savait aussi que c'était avant tout des hommes de cœur, capables de surmonter toutes sorte de défis avec humilité, dignité et pugnacité.

Je ne l'ai rencontrée que deux fois. Lors des anniversaires d'un de ses petits fils, qui est aussi mon beau-frère. La première fois, c'était une grosse fête, qui soulignait un chiffre rond. Évidemment qu'elle était l'invitée la plus âgée, mais elle semblait si heureuse de faire partie de la fête, si heureuse de pouvoir partager une petite fenêtre dans la vie de ce jeune homme qu'elle aimait de tout son grand cœur. J'avais passé quelques minutes à discuter avec elle et son fils, elle m'avait chanté les louanges de toute sa descendance, m'expliquant à force d'exemples à quel point elle était chanceuse de les avoir dans sa vie. Je me rappelle de lui avoir répondu en riant qu'elle y était certainement pour un peu dans ces personnalités qu'elle trouvait si charmantes, puisqu'elle en était la matrice originelle. Elle m'avait regardée surprise, comme si cette idée ne lui avait jamais traversée la tête.

Depuis cette rencontre, je demandais régulièrement de ses nouvelles à mon beau-frère ou à son père qu'il m'arrivait de croiser de temps à autres. Je les savais ravis de me fournir l'information. Depuis quelques mois, les nouvelles étaient moins bonnes. Il y avait plusieurs indices patents que l'âge poursuivait son œuvre, l'installation d'une certaine fragilité accompagnée de cette forme de déséquilibre propre au grand âge.

Je l'avais revue l'été dernier. Elle était toujours agile intellectuellement, mais n'aimait pas se sentir assez diminuée physiquement pour ne plus pouvoir être l'hôtesse des événement auxquels elle participait. Elle rechignait à ne plus pouvoir faire les interminables allez-retours entre la cuisine et la salle à manger, les bras chargé de plats. C'était une journée en plein air, sauf que je comprenais que pour elle, ne plus pouvoir servir les autres, était un leitmotiv lancinant, un manque réel, malgré le fait que son fils lui rappelait gentiment qu'elle n'avait jamais vraiment aimé recevoir.

Elle m'avait bien amusée ce jour-là puis qu'elle avait demandé à prendre son arrière-petit-fils, mais avait déclaré, je dirais dix secondes après qu'on l'eut déposé dans ses bras, que l'enfant n'aimait pas cela. Je le lui avais repris, bien contente de pouvoir faire une nouvelle tournée de câlins à ce petit bonhomme que j'aime de tout mon cœur.

Il y a quelques jours, elle s'est éteinte. Laissant ses hommes dans le deuil. Je ne les connais pas tous, mais je sais qu'elle manquera quotidiennement à ceux que je connais.

Comme un grand trou crevé sur le pavé et que l'on ne peu pas contourner.

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jeudi, février 16, 2017

L'heure des hyènes

À l'heure où les autobus inter-municipaux déposent leurs premiers clients au terminus, celle-là même où la nuit cède doucement le pas au premier jour de la fin de semaine, les cinq hommes s'installent stratégiquement dans le terminus désaffecté, juste en haut des marches qui permettent de rentrer dans la station de métro adjacente. S'ils ne sont pas tous grands, ils en imposent à tous ceux qui croisent leur route. À commencer par l'épais nuage de fumée qui les entourent, malgré le fait qu'il soit illégal de fumer dans un édifice public.

Ils portent des vêtement coûteux, témoins intangibles d'une réussite financière certaine. Ces derniers n'étant éclipsé que par le bling tonitruant des bijoux massifs qui leur donne un étrange air de gâteau à trois étages décoré par un enfant maladroit. Dans le sillage de leur présence, il est facile de constater que les seringues usagées et autres artefacts nécessaires à une injection se sont multipliés aux alentours de leur nouveau point de rencontre.

Ils se poussent du coude, se donnent de l'importance, en mènent large dans cet endroit confiné. Les quidams de mon espèce qui doivent les contourner hebdomadairement le font, la tête basse, la peur étampée dans tous les pores de la peau. Pourtant, je sais bien qu'ils ne me parleront pas, en réalité, ils ne me voient sans doute même pas. Je ne suis pas leur proie. N'empêche qu'ils dégagent collectivement ce parfum de charogne des prédateurs qui ne sont jamais aussi satisfaits qu'après avoir mis la main sur de la viande fraîche.

À tous les coups, je me sens coupable, parce que je sais ce qu'ils sont et que je suis passablement impuissante devant leur manège étant donné que je ne suis témoin de rien d'autre que de leurs rires d'hyènes aussi malsains que de mauvais augure. D'accord, je pourrais essayer de trouver un agent pour lui signifier que des individus louches traînent dans le secteur ou encore qu'ils fument dans un bâtiment, sauf que ces lascars sont loin d'être des imbéciles et je les soupçonne fortement de profiter des changements de quarts desdits agents pour faire les coqs.

Et si de nombreuses fois, au cours des dernières années, je me suis sentie oppressée par les trop nombreuses mains tendues à ce même endroit, si souvent je me suis sentie démunie devant la détresse de tous ces marginaux qui hantent ce corridor très particuliers, si je déteste toujours autant me faire enguirlander par ceux qui se frustrent du fait que je ne donnerai pas d'argent, mais plutôt un sourire, je dois avouer qu'à l'heure des hyènes le samedi matin, les premiers me manquent beaucoup.

Parce que si j'ai toujours eu de la compassions pour les itinérants, je n'ai aucune sympathie pour ceux qui se nourrissent de la misère humaine.

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dimanche, février 12, 2017

Mauvaise sortie

Je jasais innocemment avec la dernière employée avant d'armer le système d'alarme, comme à toutes les fois où je ferme le magasin. Elle attendait près de la porte que je finisse de taper mon code sur le clavier et j'allais la suivre à l'extérieur quand ledit clavier a émis un bruit étrange. J'avais donner le signe du départ à l'employée en lui disant qu'on se retrouverait dans le métro.

Eh bien non. J'avais retapé mon code et le clavier me disait qu'une quelconque zone était ouverte. Sauf que les zones sont une entité nébuleuse. Il me fallait donc refaire le tour de toute la succursale, vérifier chaque porte, chaque fenêtre. Courir quatre étages dans toutes les directions avec son manteau d'hiver sur le dos, ça donne chaud. Et le clavier continuait à me narguer, la zone était toujours ouverte, malgré mes efforts. Bien entendu, c'était la fin de semaine au cours de laquelle mon boss était difficile à joindre. Alors, il ne m'avait pas répondu. Près une vingtaine de minutes à m'éreinter, j'avais fini par appeler son supérieur immédiat qui avait refait avec moi le tour de toute la succursale (lui au téléphone, moi sur les lieux).

Rien, toujours le même message. Mon patron avait fini par me rappeler pendant cette autre course autour de la galaxie pour me dire où trouver le numéro de téléphone de la centrale d'alarme. J'avais donc téléphoné pour essayer de me sortir du magasin. Bien entendu, il fallait que je tombe sur un support technique débutant, qui ne comprenait pas plus que moi quoi faire pour que je puisse quitter. Il essayait de me donner les indications pour que je puisse esquiver la zone lors de l'armement, mais rien de ce qu'il me disait ne fonctionnait. Bref, en mixant deux ou trois de ses explications, j'avais fini par trouver le moyen d'armer le magasin et de m'en aller, 45 minutes après avoir initialement tenté une sortie.

Dire que j'étais irritée est un euphémisme. Il serait plus juste de dire que j'étais hors de moi. Bien entendu, le métro venait juste de quitter la gare quand j'y avais mis les pieds et j'avais raté de quelques secondes le transfert à Berri. J'avais fini par arriver à la maison, épuisée, encore frustrée de ma fin de soirée. Je ne rêvais que d'un bon verre de vin et d'un bon livre. Je m'étais donc enfoncée avec délices dans mon divan afin de commencer ma relaxation de fin de soirée. Je n'avais pas sitôt pris une gorgée que les voisins du dessus sont rentrer de je-ne-sais-où en troupeau d'éléphants. Aussi bruyants vocalement que du piétinement.

J'avais soupiré bien fort, ce qu'ils n'avaient évidemment pas entendu, sorti mes écouteurs et parti mon baladeur, histoire d'avoir au moins de la musique réconfortante pour calmer mes nerfs à vif.

Et ça avait fonctionné.

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mercredi, février 08, 2017

Quand je n'aime pas l'hiver

Lorsque j'étais sortie de la maison, théoriquement quelques cinq minutes avant le passage de l'autobus sur la rue Ontario, je le voyais déjà à l'arrêt précédent et la file, généralement parsemée à cet endroit me semblait aussi volumineuse que celles qu'on voit d'ordinaire à des arrêts beaucoup plus fréquentés ; évidemment, beaucoup de quidam, comme moi, avaient décidé de ne pas affronter les trottoirs montréalais pour une saine marche de santé et que les transports en commun prenaient visiblement du retard à cause de la chaussée et de l'achalandage.

J'avais donc pressé le pas pour ne pas rater ce rare autobus afin de me rendre au travail. Bien entendu, celui-ci était aussi humide que bondé. Plein de gens peu habitués à utiliser ce trajet, qui poussaient du coude dans toutes les directions pour s'assurer de ne pas manquer l'arrêt auquel ils devaient descendre, bousculant tout le monde sans s'excuser, comme si les circonstance dressait la table pour un manque criant de savoir vivre.

Arrivée au coin de Berri, j'ai voulu entreprendre une traversée pour me rendre au métro. J'étais, comme qui dirait, mal prise. Parce qu'il n'y avait pas une flaque de slush aux abords du trottoir, mais une véritable piscine. Je ne voyais pas du tout quel chemin je pourrais prendre pour me rendre de l'autre côté. Immanquablement, les voitures autour, ne se gênaient pas pour plonger dans ladite piscine et colorer allègrement toute ma personne de jolies taches d'un brun déconcertant. J'avais fini par me dire que de faire le tour du monde (c'est-à-dire, traverser Berri, un peu plus haut, revenir sur mes pas, traverser Ontario et retraverser Berri) était à peu près ma seule option pour arriver à destination les pieds au sec.

Après ce détour, je m'étais rendue, clopin-clopant, à cause du mélange de glace et d'eau jusqu'à la station de métro tout en sachant pertinemment, que mon calvaire n'était pas terminé. Parce que depuis le début de l'hiver, je me demande si la ville de Montréal, sait que Jean-Talon est une artère commerciale. À toutes les fois où nous avons eu droit à une quelconque avanie météorologique, j'ai eu l'impression que ma petite rue résidentielle est mieux dégagée que Jean-Talon.

Ce matin ne faisait pas exception. Si j'avais pensé que le coin Ontario/Berri était une piscine, je n'avais pas encore croisé Jean-Talon/Drolet. La rue Drolet était elle-même une piscine. Au grand complet. J'avais dû remonter quelques dix maisons avant de voir l’asphalte, sous l'eau glacée. Comme, je le fais souvent, je m'étais arrêtée prendre un café avant de franchir la porte du magasin, parce que je me disais que je le méritais bien après tant de péripéties.

Mal m'en fit.

Je n'avais pas aussi tôt posé mon pied gauche sur ce qui était censé être mon lieu de passage, mon gobelet bien rempli à la main, que la chaussée s'est dérobée sous mes pas. Et qu'à peu près un tiers dudit café m'avait éclaboussé la figure et largement contribué à la décoration brunâtre de mon nouveau manteau gris.

Il y a des matins comme cela, au cours desquels l'hiver n'est franchement pas ma saison préférée.

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dimanche, février 05, 2017

Le tigre

Il y a un tigre à l'intérieur de moi. C'est vrai. Quand je respire, ça roule comme lorsque Yata, mon chat, ronronne. Mais en plus fort et tout le temps, même quand je fais dodo. Maman m'a emmené dans un grand endroit où il y avait plein, plein, plein de gens. J'étais fatigué, mais je ne pouvais pas dormir parce que je voulais tout voir. Mais je n'aimais pas beaucoup quand des étrangers venaient me parler et me mettaient un gros truc devant le visage et me disaient de respirer. Ça goûtait bizarre, un peu mauvais. Alors je pleurais beaucoup et maman flattait doucement mon dos. Après, le tigre dans mon corps respirait moins fort et j'avais un peu faim.

Quand on est rentrés à la maison, j'étais fatigué et bien content d'être dans mon lit à moi. Et puis on est allé chez Grand-mamie. Oh que j'étais content ! Un peu gêné quand même parce que tout le monde était-là. Mes deux oncles, Tatie et ma grand-mamie. Quand ils me parlent tous en même temps, je me cache dans le cou de mon papa. Même si j'ai très hâte de mettre mes deux pieds par terre et leur montrer à tous que désormais, je marche tout seul. Sans voiturette. C'est bien pratique pour aller voir Grand-mamie dans sa cuisine, même si je sais que je serai rattrapé par les bras de quelqu'un qui me tirera de-là.

Et puis, j'ai trouvé la petite boîte noire qui allume la musique. Ma tatie m'a pris dans ses bras en chantant quelque chose qui disait : « j'aime ma grand-mère » et elle riait en même temps. On a dansé un peu ensemble, mais j'ai vite gigoté pour redescendre. Maintenant que je marche sur mes deux pieds comme tout le monde, je préfère me déplacer tout seul, sauf si c'est Grand-mamie qui me prend.

Quand on est passés à table, j'ai bien mangé. Mais pas les légumes. Je n'aimais pas leur texture. Ça ressemblait trop à ce que j'avais mangé à l'endroit où il y avait plein de gens. Pas le goût, juste le mou pas l'fun. Après, tout le monde a chanté. Moi, j'aime ça quand les gens chantent. Alors je disais : « encore, encore » avec mes petites mains. Sauf que les grands n'avaient pas l'air de comprendre que je leur parlais. Des fois, ils sont comme cela, les grands. Alors je leur ai montré que même si j'ai un gros tirge en dedans de moi, j'ai quand même appris plein de nouvelles choses depuis la dernière fois qu'on s'est vus. J'ai fait le les beaux yeux, le lapin, le poisson, le lion, ça ce sont mes vieux trucs, mais j'ai aussi fait la girafe, le dinosaure, le chien, le chat et le cheval. Ils étaient très impressionnés et moi j'étais ravi de leur montrer mon nouveau savoir.

Quand on est partis, j'avais un nouveau livre avec un gros lion et une souris dessus. Je disais : « rouarrrrrrggg ! » En le regardant. J'étais content parce que j'aime beaucoup les lions. Et je pensais que peut-être qu'un gros lion ça ferait assez peur au tigre pour qu'il arrête de ronronner dans mon ventre et que je ne sois plus obligé de mettre le masque sur mon visage que je n'aime pas du tout.

Ouais, un lion pour dompter le tigre, je crois que c'est une bonne idée.

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mercredi, février 01, 2017

Panser mes racines

Je venais à peine de peser sur « publier » quand les alertes de mon téléphone se sont mises tintinnabuler, toutes en même temps. J'avais regardé distraitement l'écran sur le coup, juste avant qu'il ne s'éteigne, pour le rallumer immédiatement, incertaine de ce que je venais d'y lire. Mais les mots étaient bien-là noirs sur blanc : « Attentat terroriste à Québec, au moins 6 morts dans une mosquée ». Je m'étais alors exclamée : « ben voyons ! »

Bien entendu, j'avais ouvert la télé illico pour syntoniser une chaîne de nouvelles en continu et me rendre compte que ce n'était que trop vrai. J'étais atterrée. L'horreur qui frappait sous nos pas, une tuerie sans nom. Encore, tout près. Racisme, islamophobie, un nouveau djihad dans mon pays ? J'avais été l'appareil rapidement, peu convaincue de l'exactitude des informations à ce moment parce que tout était encore trop vif, trop chaud, trop récent.

J'étais allée me coucher, la tête pleine de trop de choses. Et mes souvenirs me ramenaient à l'époque de mon militantisme universitaire, lorsque je parcourais les routes du Québec avec plein de gens mais surtout une fidèle compagne au nom et au visage indéniablement arabes, mais que je ne percevais pas autrement que comme mon amie. Une très bonne amie. Avec laquelle rire était un battement de cœur aussi régulier que normal.

Quelques années après ces événements, elle s'était mariée, par amour, et s'était établie en France. Et puis le11 septembre 2001 avait frappé. Une foudre immense. À cette époque, nous correspondions encore un peu. Elle avait écrit une lettre à plusieurs correspondants, très belle, très intense sur tout le mal-être et le malaise que les regards portés sur sa personne, parce qu'elle était ce qu'elle était avec son bagage héréditaire et religieux. Nous avions été plusieurs à lui répondre qu'elle aurait été moins ostracisée ici, dans notre province si accueillante et bienveillante. Et nous nous étions crus.

Évidemment, on se mentait. À tout le moins, je me mentais. Je savais bien que l'intolérance n'était pas loin. Pas nécessairement la mienne, quoique... j'avais et j'ai toujours des opinions aussi tranchées que tranchantes sur certains sujets. Mon féminisme, ma manière très teintée par ma culture de percevoir l'espace que les femmes devraient occuper et surtout de la manière dont elle devraient l'occuper, en est un exemple.

J'ai fait des choix, et mes parents avant moi aussi, qui font de moi une athée. Je ne comprends pas la croyance dans un dieu, quel qu'il soit. Cependant, je la respecte, depuis toujours. Tant et aussi longtemps que cela ne mène pas à l'extrémisme. Et l'islam est loin d'être le seul terreau de ce dernier.

Alors, bien entendu, je saigne. Je saigne des blessures infligées à cette chose que je comprends pas par quelqu'un qui partage les mêmes racines que moi. Et je cherche, de toutes les forces de mon âme, laquelle de celles-là, je dois prioritairement panser.

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dimanche, janvier 29, 2017

L'ordinaire d'une journée

La journée avait pourtant assez mal débuté. Rien de très grave, une absence maladie qui s'était déclarée sur le tard, me laissant un brin dans l'embarras opérationnel. Un peu plus de course qu'à l'ordinaire, surtout si on ajoute le fait que je suis généralement en congé le dimanche. Mais bon, j'ai un jour dit à mon boss qu'il pouvait jouer aux quilles dans mes horaires comme il le voulait à condition que je le sache deux semaines d'avance. Alors je n'avais rien dit en voyant mon horaire.

Et puis, j'aime le service à la clientèle. J'aime donner des formations sur sur le pouce, partager des connaissances ou des intérêts. Alors, je ne suis jamais malheureuse quand les obligations me mènent dans ce secteur. Et sérieusement, quelle que soit la succursale où j'ai travaillé, le dimanche matin, ce n'est que rarement un moment occupé. Je savais donc que j'allais survivre à la situation sans trop de heurts.

Après cette matinée échevelée, j'avais décidé de m'acheter les quatre premiers tomes d'une série que j'ai envie de lire depuis longtemps, mais dont j'avais retardé l'achat parce que je voulais être certaine que le dernier tome de ladite série me soit accessible avant de la débuter. Je savais que ce n'était pas une très bonne idée, parce que je savais pertinemment que j'avais un texte à écrire et que la série serait une tentation quasi irrépressible. La procrastination de l'écriture trouvant toujours un moyen de s'insinuer dans la vie des écrivaines dilettantes de mon accabit.

En sortant du travail, avec l'envie de mordre dans mes livres à pleines dents, je me suis aperçue que j'avais une série de messages que le béton de l'édifice n'avait pas laissé passer. J'avais donc répondu à l'un d'entre eux et m'étais mise en route, à pieds, pour le domicile de cette amie en profitant des derniers rayons de soleil de cette belle journée de janvier.

Je m'étais attardée pour récupéré une petite création de céramique, ornée par mes soins quelques semaines plus tôt, mais aussi pour profiter de la compagnie de mon amie. Mais surtout pour lui demander de me faire assez confiance pour m'acheter un voyage dans le Sud parce que mon crédit est toujours à l'année zéro de ses possibilités. Elle avait souris, ouvert son ordinateur, procédé à la transaction, sans question aucune, sachant à l'avance que je la paierais rubis sur l'ongle.

Alors voilà, je pars le 6 avril, toute seule pour Cuba. C'est la deuxième fois. Lors de ma première expérience, j'avais peur. Aujourd'hui j'ai juste hâte. Je sais que je ne m'ennuierai pas. Je sais que j'aurai assez de livres pour me rassasier. Je sais que je vais me reposer et profiter de la mer à satiété. Mais surtout je sais que si j'ai fait beaucoup d'erreurs professionnelles et financières dans des choix passés, je n'en ai fait aucune en établissant cette amitié.

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mercredi, janvier 25, 2017

On cause

C'est un pays étrange. Un pays où la lumière est filtrée par d'épais nuages. Il n'y fait pourtant pas vraiment sombre, ça ressemble davantage à un matin d'hiver très brumeux quand la lumière est crue malgré tout. On sent qu'on est sur le point de voir quelque chose, pourtant, rien n'apparaît. Les êtres et les choses qui l'habitent sont comme autant d'ombres aux contours indéfinis. Une contrée désertique, aux sables fuyants.

Les issues sont insaisissables. Elles semblent inexistantes et pourtant toutes proches. Il n'y a aucun endroit qui soit confortable, le sol se meut sous tes pieds. Et tu cries de tout ton cœur, tu cries que tu es-là, toute seule et en danger mais personne te te répond. Personne ne t'entend parce que les sons sont étouffés par la brume, l'opacité, la distance, tu ne sais pas. Tes mains tremblent de froid, ton sommeil est menacé par tout. Tu ne veux déranger personne et tu sens que tu déranges tout le monde. Les nuits deviennent tes ennemies, elles ne te portent pas conseil parce qu'elles te rappellent à quel point tu es la sommes de tes erreurs. Toutes tes erreurs de langage, de posture,de jugement et toutes les choses un peu mesquines que tu aurais pu exprimer se remémorent à tes souvenirs.

Le silence est menaçant parce qu'il laisse tout l'espace à tes pensées. Elles ne sont pas jolies. Tu n'es pas jolie. Pas assez pour être aimée. Tu te mesure à l'aune de tes échecs, et bien entendu, ils sont plus nombreux que tes réussites. Tu ne vaut pas la peine qu'on s'intéresse à toi, tu es trop moche, pas assez intelligente, trop endettée, pas assez drôle. Tout devient confus.

Tes proches t'ont beaucoup dit, au cours des derniers mois que tu n'avais plus d'écoute, plus de compassion. C'est tout ce que tu retiens de l'ensemble de ton existence. Les accomplissements précédents n'ont aucune espèce d'importance, tu ne les reconnais plus. Tu sais, au fond de toi qu'à toutes les fois où on t'a dit quelque chose de gentil, c'était par pitié et que tu ne le méritais pas. Tu es un petit pou, un petit monstre d'égoïsme qui ne sait que se regarder le nombril. T'as le vertige pour la première fois de ta vie, un vrai maudit vertige. Dans les escaliers qui mènent de ton appartement à la rue, tu te retrouves en petite boule, incapable de les descendre parce que tu vois le sol dans l'ajouré du fer forgé. C'est une voisine ahurie qui te tire de là. Une voisine que tu détestes parce qu'elle te réveille presque toutes les nuits avec sa musique que tu n'apprécies pas davantage.

Et tu pleures sans larmes. Tous les jours. Tu pleures sur ta solitude, tes échecs, tes maudits échecs. Tout devient une responsabilité énorme, au delà de tes capacités. T'es totalement coincée dans ce pays horrible. Tout en sentant, quelque part, pas si loin qu'il y a d'autres contrées, moins pénibles. Sauf que tu sais très bien que tu ne les mérites pas. Tu t'étioles au rythme de tes inspirations. Tu te dis que dans quelques semaines, à la limite quelques mois, tu seras une itinérante de plus parmi toutes celles qui hantent les rues de Montréal parce que tu ne mérites pas plus que cela. Même pas la mort prodiguée par tes soins, ce serait une beaucoup trop grosse responsabilité, en plus, ça reporterait tes dettes sur les épaules de quelqu'un d'autre, et ça, tu ne peux pas l'accepter.

Et puis, un jour, t'as été prise par la peau du cou par un ami qui t'a amené au CLSC. Il a attendu que tu sois vu par n'importe qui, mais que tu sois vue, avant de laisser aller ta main moite. Et c'est là que tu as appris ce que c'est que la dépression. Que le pays dans lequel tu vis, tu n'es pas toute seule à le fréquenter et qu'il a un nom. T'es folle, mais ce n'est pas insurmontable, ça peut se soigner comme un rhume de cerveau, si tu te donnes la peine de bien vouloir essayer.

Très lentement, la brume se lève sur le pays des zombies, mais pour le reste de ta vie, son paysage restera tatouée dans toutes les fibres de ton corps, tu sera toujours à distances de marche de ses marais gluants, si seulement tu oublies que tu n'es pas infaillible.

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dimanche, janvier 22, 2017

Espaces olfactifs

Jeune adulte, j'ai partagé un appartement avec un paquet de gens différents. J'étais la signataire du bail et les chambres se vidaient et se remplissaient au gré des saisons des programmes stages coopératifs. Durant un été, j'y ai habité avec des gars qui étaient adeptes des jeux de rôles. Je faisais constamment sursauter l'un d'entre eux, parce qu'il ne m'entendait jamais arriver nulle part. Il me disait que j'étais dotée du mouvement silencieux. Moi, je souriais en entendant ce commentaire que je ne comprenais que de loin.

Mais ce trait de caractère, je l'ai gardé. Je ne suis pas très bruyante dans la vie. Ma mère dit que je suis une souris parce que j'arrive à quitter son domicile sans vraiment la réveiller, elle qui a un sommeil léger. Pour vrai, je ne tente même pas de ne pas faire de bruit, je n'en fais pas, c'est tout. Une question d'habitude, je présume. Parce qu'à force d'habiter en colocation, on se rend compte que toutes sortes de bruits mélangés mènent un tintamarre pas toujours agréable. J'écoute toujours la radio, enfin presque, mais je l'écoute à partir de mon baladeur. Ainsi, pas de chance de déranger qui que ce soit. Lorsque j'écoute la télévision, il me semble toujours que le bruit de ma télé est trop fort, mais si je sors de ma chambre et que je referme la porte derrière moi, je n'entends jamais un son émaner de l'appareil.

J'ai mille trucs pour éviter que mes clefs s'entrechoquent au magasin, je ne me sens pas à mon aise lorsque je me promène et que le cliquetis métallique m'annonce douze pas avant mon arrivée. J'ai toujours détesté les souliers à semelles rigides parce que je ne supporte pas d'entendre les claquements des talons sur les pavés. Pas quand je suis celle qui les produits en tout cas. Déjà que je ne marche pas très vite, si j'ai de telles chaussures à mes pieds alors je deviens franchement lente parce que tente à toute force de ne pas les faire résonner. Ça devient un combat constant.

Quand je partage des lieux avec des gens, je me ramasse toujours, et empile mes biens dans un coin pas trop dérangeant. Je ne sais pas pourquoi je fais cela, peut-être parce que je n'aime pas me faire envahir par l'espace d'autrui. C'est une possibilité que j'envisage, après tout, je sais depuis longtemps que j'ai une bulle très étanche.

Sauf que cette perception intime que mon espace pourrait déranger celui de quelqu'un d'autre, tout le monde ne la partage pas. Il y a cet homme, que je croise souvent, qui semble très fâché avec les désodorisants. Très, très fâché. Généralement, je sais qu'il est présent parce que je le sens dans le vide d'un corridor, après qu'il y soit passé. Quelque fois, je l’aperçois avant d'arriver dans sa zone, alors je retiens mon souffle et j'essaie d'avoir l'air bien normale quand je le salue. Si cet homme était un employé, un collègue, un ami même, je lui aurais dit depuis longtemps que nous avons un problème important. Mais il n'est rien de tout cela, seulement quelqu'un qui fréquente le même immeuble que moi.

Des fois, des fois seulement, je deviens tellement irritée contre l'odeur forte de transpiration qu'il dégage que j'ai presque l'élan de lui dire qu'il pue, au lieu de « bonjour ». Mais je me retiens toujours à temps, parce que j'ai bien trop peur de le déranger ou de le blesser, ce qui serait encore pire...

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jeudi, janvier 19, 2017

Pour un peu de hasard

Sur le balcon délavé, une boîte en carton éventée par la bise hivernale et les tourbillons neigeux laissaient voir le contenu d'une histoire qui s'était terminée abruptement. Un peu de quotidien, un peu de prévisionnel, tout de ce que l'on sème derrière soi afin de se bâtir un espace dans la vie de l'autre. Un contenu désormais futile parce que les objets en question ne retrouveraient plus jamais leur utilité dans le la vie de leur propriétaire, marqués qu'ils l'étaient désormais par leur passage sous les intempérie, mais surtout dans cette envie de créer qui ne se concrétiserait plus.

À quelques rues de là, une femme versait des larmes amères, après être passée plusieurs fois devant la maison, en espérant vainement que la boîte qui lui était pourtant destinée, eut disparu comme par magie. Comme si le fait de ne pas la ramasser pourrait faire en sorte que tout des derniers jours soit effacé et que les objets puissent retrouver les interstices qu'ils avaient trop brièvement occupés. Il n'en serait rien, la femme le savait très bien, mais elle savait aussi qu'elle n'aurait peut-être jamais le courage de grimper seule les marches de ce logis pour aller récupérer les traces de la rupture.

Dans une chambre qui ne lui ressemblait plus, une jeune homme regardait la neige s'amonceler sur les rebords des fenêtres sans vraiment s'en apercevoir. Son cocon était solide, à des kilomètres du lieu réel où il se trouvait. Ses rêves ambitieux à sa toute personnelle échelle, commençaient à se tisser dans la trame de la réalité : un premier pas vers l'avenir qu'elle se dessinait depuis tout petit. Plus rien d'autre que la lettre d'acceptation qu'il tenait dans sa main moite n'avait d'importance, ni les cris de ses sœurs absolument inconscientes du moment de grâce qui l'habitait, ni la vibration incessante de son téléphone, ni les bruits en aigus des alertes de son ordinateur ne parvenaient à le sortir de sa tête. Pour la toute première fois de sa vie, se disait-il, il voyait son avenir.

À la table d'un café bondé, deux femmes ajoutaient patiemment les couches de peinture aux céramiques qu'elles tentaient de créer. C'était un premier rendez-vous passablement étrange parce qu'elles ne parlaient pas la même langue et arrivaient difficilement à communiquer dans un langage tiers qui était inconfortable pour l'une comme pour l'autre. Et pourtant, elles étaient bien dans le silence qui les enveloppait la plupart du temps, se jetant des regards inquisiteurs, histoire d'être bien certaines de comprendre ce qu'elles vivaient.

Après un premier rendez-vous, un homme arpentait lentement les derniers mètres qui le séparait de son domicile, pas tout à fait certain que l'énergie qui l'animait pourrait se taire une fois arrivé. Le cœur en bataille, les émotions au garde-à-vous. Il s'y était pourtant rendu à reculons, bien armé de mauvaise foi. Sachant d'expérience que ces rencontres prévues par d'autres ne servaient généralement pas à grand chose. Il s'était cru solidement emmuré dans son armure qui ne cédait plus aux femmes qui pourraient l'atteindre. Mais à cette minute précise, il se voyait tel un cheval fou qui hurle comme un loup d'avoir été touché.

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dimanche, janvier 15, 2017

Quand le ridicule ne tue pas

Dans mon petit magasin, que les clients n'avaient pas encore vraiment découvert, nous avons tout de même vécu quelques journées, avant Noël, lors desquelles il y avait un peu trop de clients pour le nombre d'employés disponibles. Ça ne durait jamais très longtemps, néanmoins, il nous fallait sillonner les rangées en s'assurant que tout ceux qui avaient besoin d'aide avaient reçu les réponses qu'ils recherchaient.

C'est dans ces circonstances que je me suis rendue dans la section des jeux de société qui était bondée. Ça me donnait l'impression qu'il y avait un mur devant le mur. Un mur mouvant et bruyant certes, mais un mur tout de même. J'avais donc lancé un « Est-ce que quelqu'un a besoin d'aide ? » à une quelconque planète potentiellement en orbite de cet univers et comme personne ne me répondait, j'allais tourner le dos quand une voix d'homme m'a répondu : « Ben moi madame, j'aurais besoin d'aide. »

Je m'étais donc rapprochée de lui et avait fait mon travail. C'est-à-dire, tenter de cerner ses besoins, goûts, le pris qu'il voulait ou devait y mettre, bref, le genre de chose que je fais à tous les jours. Comme beaucoup de clients de dernière minute, il était un tantinet désemparé. S'il était là, c'est qu'il n'y avait eu, au préalable, aucune illumination évidente. Il devait acheter un jeu, autour de 25$ pour un party de famille, pas la sienne immédiate, c'est ce que je supposais parce qu'il semblait totalement largué quand aux goûts de tous et chacun. Vu de cet angle, la discussion était, évidemment un peu plus longue que lorsqu'un client arrive avec un titre très précis. Puisque dès lors, que nous l'ayons ou non, les pistes elles, sont nombreuses.

Bref, nous en étions dans les balbutiements de l'exploration de ses besoins et quelque chose me titillait l'oreille ; sa voix. Je savais que je la connaissais. Assez en tout cas, pour perdre le fil de ce que j'étais censée faire, soit l'aider à trouver ce dont il avait besoin. Au bout, de quelques minutes, j'avais fini par lui demander, à brûle pourpoint : «  Désolée, ma question n'aura aucun rapport, mais vous êtes journaliste, n'est-ce pas ? » Il m'avait regardé, sidéré. Un peu mal à l'aise de ma propre audace, j'avais ajouté en vitesse : « ben j'ai un problème de l'ordre de la santé mentale avec la première chaîne de Radio-Canada, c'est comme si j'avais une perfusion sanguine avec elle, je l'écoute tout le temps, sauf que je serais tout à fait incapable de dire votre nom ».

Il me l'avait dit. Je l'avais alors immédiatement associé à une ou deux émissions de ma connaissance, contente de le replacer véritablement. Mais lui, me regardait comme si j'étais une extraterrestre. Vraiment. J'étais gênée et tout à fait mal à l'aise devant son regard perçant. J'avais donc tenté de revenir au sujet de départ, sans grand succès puisqu'il ne semblait plus du tout y être. Pendant ce temps, évidemment, il y avait un paquet d'autres personnes qui me faisaient signe. Je lui avait donc résumé, les suggestions qui me semblaient les meilleures en m'excusant avant de passer au prochain client.

Il avait fini par faire un choix, mais avait attendu que je sois de nouveau disponible avant de quitter le magasin pour venir me dire : « Vous savez madame, nos collègues de la télé se font reconnaître parfois, dans des endroits publics, mais c'était la toute première fois qu'on m'identifiait à cause de ma voix. Vous avez fait ma journée. Merci ». Et il s'était éclipsé.

À tout prendre, ma petite dénonciation ne m'avait rien coûté et lui avait fait plaisir. Même si au passage je m'étais sentie singulièrement ridicule. Et comme ça ne me m'a pas tuée, je sais que je vais recommencer.

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jeudi, janvier 12, 2017

Les yeux du silence

J'ai souvenir d'un petit garçon à la chevelure claire et aux grands yeux noirs. Je sais bien que je l'ai connu dans ses premiers balbutiements dans l'existence puisqu'il est mon cousin et que nous avons quelques douze ans de différence d'âge. J'ai sans doute catiné le bébé qu'il a été, mais je me rappelle surtout qu'il était un enfant timide, très timide. Il se cachait volontiers dans les jupes de sa mère, les jambes de son père ou derrière son grand frère. Et je présume que lorsque ledit grand frère a trois ans de plus que soi, il est vraiment plus grand qu'on ne l'est.

Il me semble qu'il ne parlait pas. Pas qu'il ne savait pas parler, mais il observait la meute impressionnante de cette famille sans entrer en dialogue directe avec elle. Si ce n'est sa cellule familiale immédiate et un de mes frères. Je ne sais pas si c'est parce que ce dernier était bon avec les Legos, si c'est parce qu'il jouait de la guitare ou encore parce qu'il avait un talent certain pour animer les foules (y compris les plus jeunes membres de cette famille élargie), ou peut-être à cause de l'ensemble de cette œuvre. Toujours est-il que j'ai tôt eu l'impression que mon frère avait été pas mal le seul à être capable de créer un pont avec ce petit garçon timide.

Je n'aime pas être en reste. Je n'avais pas les talents de mon frère, mais j'aime les gens et j'étais curieuse de faire la connaissance de ce cousin rétif. Alors, j'allais les regarder jouer et je lui posais des questions. Au début, il me répondait par monosyllabes, puis, avec le temps, il développait, un peu. Il me saluait même, si j'étais dans le secteur quand il arrivait.

Tout a changé le jour ou il a attrapé l'adolescence de plein fouet. Comme si cet état de fait le mettait un peu plus dans le même groupe que ceux qui le précédaient de peu. Et il avait développé un amour de la musique en général et de la guitare en particulier qui lui permettait, je suppose, de se sentir un peu plus dans son espace. À la surprise générale, il s'était mis à jaser de tout et de rien avec un à propos humoristique et candide. Et si beaucoup d'entre nous ne le connaissaient pas ou peu, lui nous connaissait Je crois qu'il a passé les 12 premières années de sa vie à nous observer. Il n'avait peut-être pas une grande langue, mais certainement de grandes oreilles (au sens figuré, s'entend).

Il n'a jamais perdu son habitude d'observation. Ses pérégrinations musicales l'ont amené partout et ailleurs. Il est rare qu'il fasse étalage de son ses réussites dans le domaine, sauf pour admettre qu'il gagne sa vie avec la musique. Par contre, il nous régale désormais de petites historiettes toutes plus anecdotiques les unes que les autres, sur son métier. C'est toujours fait avec la même candeur et le même intérêt pour ceux qui l'entourent. Jamais de mesquineries inutiles, comme si cela ne faisait absolument pas partie du milieu dans lequel il fraie.

Des fois, juste pour le plaisir, je lui pose une question sur une guitare. Je ne comprends généralement pas grand chose à la réponse, mais je le laisse s'envoler dans sa passion et je retrouve un peu le petit garçon qui ne parlait de rien d'autre que de ce qui l'intéressait passionnément. Généralement, il s'arrête en cours de route, saisit soudain par mon incompréhension, et il me demande comment je vais.

Beaucoup gens vivent avec des œillères, lui a choisi de vivre avec des antennes.

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dimanche, janvier 08, 2017

Coups de chimères

Ça avait duré plusieurs mois. Plusieurs moi à sentir monter une certaine forme d'attirance à laquelle je ne croyais pas du tout au départ. D'abord, il était plus jeune que moi, ensuite il était en couple et je n'ai jamais été particulièrement friande des amours d'autrui. Mais à toutes les fois où je mettais les pieds dans le commerce où il travaillait, et bien entendu, je me trouvais toutes sortes de raisons pour y aller, il venait me saluer, placer des choses dans la rangée où je me trouvais, l'air de rien.

Je rougissais alors comme une débutante, tâchant tant bien que mal de le cacher, sans y arriver tout à fait, je crois. Au départ, nous nous étions contentés d'échanger des banalités sur tout et sur rien, puis on s'était aperçus que nos points de vue sur à peu près tout divergeaient. Alors on se piquait constamment. Un de ses jeux favoris était de me piquer mon sac pour regarder quels livres s'y trouvaient et il n'avait de cesse de me tancer parce que je lisais, la plupart du temps des romances à l'eau de roses, de la littérature fantastique, policière ou jeunesse.

Je n'ai jamais vraiment compris pourquoi ça le mettait hors de lui. Sauf que c'était le cas. Il n'avait pas pu fréquenter l'université, j'ignore encore, à ce jour, pourquoi. Alors il faisait de la boulimie des auteurs classiques, de livres de philosophie et autres essais en tout genre. Il pouvait en parler pendant des heures. Il m'expliquait l'importance de leurs œuvres, comme si, parce que je ne les lisais pas, ou plus, j'en étais subitement devenue totalement ignorante. Ce qui bien entendu était faux. Mais dans l'étrange jeu de séduction qui nous animait, je sentais bien que mon côté intellectuel qui ne l'est pas vraiment, lui titillait l'intérêt.

Si je lui disais avoir aimé un film quelconque, il me démontrait en quelques remarques incisives que ce dernier répondait à des codes précis et que j'étais tout à fait le genre de proie à tomber exactement dans les panneaux qui m'étaient tendus. La plupart du temps, son raisonnement était bon quoique bourré de sophismes et de mauvaise foi patente. Ça ne me dérangeait pas. Ce qui m'intéressait, c'était le fourmillement caractéristique qui me faisait palpiter à toutes les fois où nous étions mis en présence.

Un soir, il m'avait invitée chez-lui en fermant sa boutique. Ce serait, je le savais, la dernière fois que je le verrais. Je m'apprêtais à déménager, je n'aurais plus de raison de passer par son commerce. Il le savait aussi. J'avais donc franchi le pas d'un interdit que je me garde d'ordinaire de frôler.

Il n'y a pas si longtemps, je suis repassée par ce quartier que j'avais habité. J'avais fait un petit détour pour voir si la boutique et l'homme étaient encore-là. Ils y étaient tous les deux. Identiques, quoiqu'un peu vieillis, à mes souvenirs. J'avais su, à la minute où il avait levé le regard sur moi que l'attirance était intacte, exactement au même point où nous l'avions laissée quelques dix ans plus tôt.

J'étais rentrée chez-moi en me racontant mille chimères qui n'allaient pas se réaliser, je le savais. Mais la visite impromptue avait servi son objectif : m'ouvrir une porte sur la frontière du réel et je compte bien continuer à m'y engouffrer.

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mercredi, janvier 04, 2017

Ressentir la portée

Tu te dis parfois que les boulets se tissent à coups de pourquoi. Ces petites questions en apparence innocentes, mais qui sèment le doute dans ton esprit. Et tu te trouves mille excuses pour ne pas aller au bout de toi-même, au cas où. Alors tu t'étioles tranquillement mais sûrement. Sans trop t'en apercevoir, traînée vers l'arrière par le poids que tu avais déposé dans le boulet précédemment élaboré. Il est de ton fait, et tu le sais.

Tu te dis que souvent, il est si facile de ne pas te regarder en face que le déni t'es presque devenu une seconde peau. Presque, pas encore tout à fait, mais pas très loin non plus. C'est tout juste si tu sais saisir le compliment quand ta famille te raconte à quel point ce que tu écris fait du bien à une ou deux personnes de son entourage. Tu rougis, un peu et tasse l'information bien solidement quelque part dans le fond d'une botte pour être certaine de bien marcher dessus et de la malmener correctement.

Bizarrement, même si tu refuses de croire en ces compliments, tu persistes à écrire, à mettre des mots sur un écran, au cas où ils trouveraient des récepteurs, au cas où ils te feraient du bien. Ce faisant tu permets aux braises de ta personnalité profonde de ne pas s'éteindre complètement. Parce que malgré tout, tu es à même de reconnaître que certains textes sont bien fichus. Alors tu continues à te botter les neurones deux fois par semaine, beau temps mauvais temps, inspiration ou pas.

Et tu réalises, un jour d'hiver, qu'à certains moments, dans un passé pas si lointain, tu étais rendue tellement loin dans le déni que tu n'avais même pas compris l'appel qui t'était lancé. Tu n'avais pas compris de ce dont on te parlait quand on t'avais demandé avec tout l'amour d'une mère : « Des fois, je me demande où elle est ma Mathilde, le sais-tu toi » ? Tu avais répondu juste assez à côté de la question pour te donner l'impression que tu y répondais, sans pourtant rien en faire.

Ça avait été facile, en réalité. Parce que la discussion de départ portait sur ton célibat endurci. Tu avais alors pu dire la très exacte vérité : après tout ce temps, tu ne sais plus ce que c'est que d'être en couple, tu ne sais plus si tu as envie de t'y frotter. Et au bout du compte, ça ne te manque pas vraiment. Comme si être la Mathilde dont on te parlait se limitait à cela.

Il aura fallut un certain rire. Le tien. Un rire qui n'avait pas résonné à tes propres oreilles depuis des années pour que tu comprennes l'importance de ce que tu avais laisser filer dans une interstice du plancher. Un peu de ton âme perdue quelque part dans l'Univers.

Tu te dis que la plupart du temps, les gens croient que c'est à perdre quelque chose qu'on en mesure toute l'importance, mais tu sais désormais que c'est à le retrouver qu'on en ressens toute la portée.

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dimanche, janvier 01, 2017

Dans l'antre du loup

Durant les seize dernières années, avec quelques interruptions, j'ai passé la veillée du Jour de l'An avec la même personne. Belle tradition que nous aimons toutes les deux. Sauf que cette année, nous avons décidé de changer nos traditions, sans heurt aucun. Je me préparais donc, depuis quelques semaines à passer cette soirée seule, heureuse de mon sort, pas du tout amère quand l'invitation est apparue sur mon fil de nouvelles. Je n'ai mis qu'une minute à prendre ma décision, ravie de ce changement de programme.

Je me suis donc rendue au nord-ouest de mes chemins habituels, dans un quartier que j'ai connu enfant et dont les apparences extérieures n'avaient que peu changées, malgré le fait que l'antre que j'allais visiter je ne l'avais jamais vue auparavant. Je ne savais pas trop comment j'allais m'y sentir, après tout, lorsqu'on est l'invitée d'un loup, il est possible que l'on n'en sorte pas tout à fait indemne. Je n'avais pas peur, simplement, je savais que ce serait beaucoup une fête familiale, et que les chances seraient bonnes que je sois la seule personne sans enfants dans le lot et que parfois, ça peut créer un certain malaise.

Il n'en fut rien. J'ai d'abord été accueillie, sur le pas de la porte par un nain de jardin d'une autre époque. Il me rappelait les scènes avec des nègres en plâtres qui animaient les pelouses de certaines maisons dans mon enfance. Ça m'a fait sourire sous cap et je n'ai même pas eu besoin de courage pour frapper à la porte, je savais que j'y étais bienvenue. Aussitôt entrée, j'ai été accueillie par un gros chien jeune et fou. Un chien qui voulait jouer, me faire la fête parce que j'étais une nouvelle amie potentielle et qui n'avait aucune espèce de notion du fait qu'il était plus fort et robuste que moi. Évidemment que j'ai figé. En moins d'une seconde, l'amoureuse du loup avait tout compris et fait disparaître la bête dans le sous-sol, histoire de me laisser le temps de me faire à l'idée.

Tous les personnages en présence étaient chaleureux et conviviaux. J'en connaissais certains à divers degrés de proximité, d'autres pas du tout, mais dans l'ensemble, c'était simplement confortable. Les discussions partaient dans toutes les directions, se mêlant et se démêlant à qui mieux-mieux. Et puis, nous nous sommes retrouvés en petite dizaine pour écouter les émissions de fin d'année. Rien de bien extraordinaire, cependant, partager ce moment avec des gens qui partagent généralement les même valeurs et référents et qui rient aux mêmes moments que soi, c'est assez magique.

Je me suis retrouvée sur le quai de la gare d'un métro vers 1h30 du matin. J'aurais cru que j'y serais presque seule, mais bien au contraire nous étions très nombreux. Il y avait bien évidemment quelques gens trop saouls qui menaient un train d'enfer, mais il me semblait que la plupart des passagers étaient, comme moi, des gens qui venaient de passer une bien belle soirée et qui désiraient seulement retrouver leur domicile, en toute sécurité.

Ce fut une soirée mémorable, pleine de tendresse de rires et de discussions animées. Une soirée pour me sortir de mes habitudes.

L'an prochain, peut-être que je recommencerai.

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mercredi, décembre 28, 2016

2016

2016, tu auras été une année lourde de morts qui se sont échelonnées tout au long de ton parcours. De gens qui étaient des symboles ou des quidams fauchés par la une envie de vengeance pluriséculaire qui se matérialise aujourd'hui en dehors des zones de guerre où « le monde civilisé » la cantonnait, plus ou moins consciemment, depuis beaucoup trop longtemps. Si j'ai partagé certaines peines, si j'ai été touchée par l'absence qui sera désormais infinie de certaines personnes, je ne peux me résoudre à t'évaluer seulement à la mesure de ce qui aura été fauché.

2016, sur tes sentiers j'aurai pleuré. Beaucoup pleuré. Point pour moi de larmes intarissables, mais plutôt des petites montées lentes et discrètes du liquides lacrymal qui me brouillaient le regard à toutes sortes de moments importuns. Mais j'aurai eu la sagesse de tourner la tête pour ne pas me sentir observée plutôt que de laisser monter l'adrénaline de mes mécanismes de défense. Ce faisant j'ai réussi, presque à tous les coups, à garder le contrôle plutôt que de déraper dans les colères qui me happaient habituellement toute entière. Admettre, l'espace d'un battement de cœur, que je suis faillible, friable émotionnellement disponible à un paquet de sentiments, la tristesse en premier lieu.

2016, tu auras indéniablement été logée sous le signe de la famille. Parce qu'un petit bout d'homme s'est pointé le bout du nez quelques semaines avant ton aube et que nous nous sommes regroupés autour de lui pour le regarder grandir et êtres éblouis puis, tranquillement voir émerger sa personnalité. Si au départ, on ne remarquait que les ressemblances entre ses parents et lui, au fil des jours, on s'est mis à discerner le garçon qu'il deviendra. Un garçon joyeux, qui s'émerveille volontiers et qui câline ses personnes phares ou les jouets qu'il préfère. Un garçon qui aime la musique avec toutes les fibres de son corps et dont le rire est un bonheur qui met en joie le cœur de tout ceux qui l'entourent.

2016, tu auras été une année de défis professionnels. Que j'ai abordé avec beaucoup de légèreté de prime abord. Je n'aurais jamais imaginé que les quelques semaines que j'avais passées à expliquer les rouages d'un système informatique dans différentes succursales, m'amèneraient à plonger dans le vide d'un certain inconnu. Un inconnu où tout est à mettre en place. J'avais fini par m'avancer dans cette voie, certaine que la grosse chienne jaune de mes peurs resterait longuement à mes côtés. Mais je m'étais trompée. Je me suis rapidement aperçue que plutôt que de m'engluer dans la crainte, j'ai refais la connaissance avec une certaine moi que je croyais depuis longtemps oubliée. Une moi qui fonce en riant dans l'aventure quitte à me rendre compte que l'atterrissage est inconfortable.

2016, le plus beau cadeau que tu m'auras offert, c'est de me rendre mon talent pour le bonheur. Celui de trouver quelque chose à apprécier dans chaque journée. Celui de me sentir bien dans ma peau et de constater que d'autres que moi le voient. Je l'ai mesuré, ces derniers mois, à force de sourires ou de clins d’œil d'inconnus, comme à l'époque de mes vingt ans, quand je rougissais à n'importe quel compliment.

Au final 2016, tu auras été une année chargée. Je ne suis pas certaines de vouloir revivre chacune de tes parties, certaines sont vraiment trop tristes, mais je ne t'oublierai jamais, je t'en fais la promesse.

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dimanche, décembre 25, 2016

Noël c'est wow

Hier, j'ai été chez Grand-mamie. Il y avait de la belle lumière partout et des choses qui brillent, brillent, brillent. Je m'étais mis chic pour l'occasion, avec mon beau chandail rouge qui laisse voir un petit col de chemise. Je me sentait tout à fait à mon avantage. J'étais content de voir mon oncle si grand et Tatie-Mathie. Je leur ai bien montré que je les reconnais maintenant parce que je leur faisait tout plein de sourires. Il y avait un autre grand monsieur, qui m'intriguait pas mal. C'est aussi un oncle, il semblerait.

J'ai mangé des petits pains, tout seul dans ma chaise-haute. Ça, c'était un peu étrange parce que d'habitude je mange ce que tout le monde mange avec les gens en qui sont là. Ça ne me dérangeait pas beaucoup, j'avais très faim et c'était si bon. Et puis quand j'ai eu fini de me restaurer, les adultes m'ont posé par terre et j'ai déchiré tout plein de papier pour découvrir des trésors extraordinaires : un chien à qui faire des câlins, un bébé rien que pour moi, des blocs qui s'empilent ou s'emboîtent, des livres et tout plein d'autres choses. Et je trouvais cela si beau, alors je disais wow tout le temps.

Et puis, plein d'étrangers sont arrivés. Beaucoup avaient des grosses barbes et parlaient d'une voix qui roulent dedans le ventre. Je me sentais un peu perdu surtout parce qu'ils venaient tous me voir et me parler avec des sourires très gentils. J'aurais bien voulu me coller sur Grand-mamie, mais c'était impossible parce qu'elle était dans sa cuisine. Mais Papa et Maman étaient bien-là et ils me permettaient de me cacher la tête dans leur cou en faisant des petites faces gênées (c'est moi qui faisais les petites faces gênées, hein, pas eux).

Et puis j'ai décidé d'aller danser avec ma Tatie. Elle bouge moins vite que mon papa, lui c'est le plus rapide, mais j'aime beaucoup ça danser avec elle. Parce qu'elle rit tout le temps. J'aime ça faire rire. Maman dit toujours que c'est mon sport favori. Ma Tatie, elle est rigolote et rigoleuse. Alors, on s'entend très bien tout les deux. Je crois qu'elle aime ça rire et que je la fasse rire. Quand je suis bien certain que c'est à cause de moi et de moi seulement qu'elle rit, je lui décroche un super sourire, candide, mais bien charmeur, toujours selon Maman. Je ne sais pas ce que c'est le charme, pas encore tout à fait, mais j'en use dès que je le peux.

Pour une raison que je n'ai pas très bien comprise, mes parents ont un moment donné décidé qu'il fallait que je me couche. Je n'en avais pas du tout envie. Je voulais rester dans la fête moi. Faut comprendre que je suis le seul bambin de l'assistance. Personne d'autre n'allait se coucher. C'est plate en titi de manquer ne serait-ce qu'un moment de toute cette excitation. Même si celle-ci se limite à une tablée bien bruyante et que je suis coincé dans ma chaise-haute. J'ai tenu le plus longtemps possible, même si mes yeux se fermaient tout seuls. Je me cramponnais sur la table de ma chaise, bien bien fort.

Mais il a bien fallut que j'abdique et de laisser les bras enveloppant de mon papa aller me porter dans le grand lit de Grand-mamie. Je suis tombé comme une roche. Mais je me suis réveillé quelques heures plus tard, tout le monde était encore-là, je les entendais parler de l'autre côté de la porte. Mes parents m'ont alors habillé et ramené à la maison pour que je termine la nuit dans mon vrai lit à moi.

Ça aura été une soirée bien palpitante. J'ai hâte de jouer avec toutes les choses que j'ai trouvées dans les jolis papiers. Maman m'a dit que c'était Noël hier et que c'était la raison de la belle fête. Je ne comprends pas encore ce que c'est Noël, mais une chose est certaine, Noël c'est wow.

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mercredi, décembre 21, 2016

Trépigner l'impatience

Je savais, le jour où je l'ai rencontré, que j'avais sous les yeux un personnage. Un de ceux que je voudrais écrire. Quelque chose dans la mobilité agile de ses traits et sa vivacité d'esprit, qui me rappelait tous les jeunes improvisateurs avec lesquels j'ai longuement frayé, autrefois. Je me sentais en terrain connu. Taquineries intempestives incluses.

Il présente généralement un visage en broussailles à cause de l'épaisseur de sa tignasse et d'une barbe assez forte qui encadrent son regard d'un bleu éclatant. De temps à autres, il passe un coup de cisailles dans cet hirsute nous montrant alors une autre facette de sa personnalité. Il est, par ailleurs, la seule personne, à ma connaissance, dont la tête change de volume selon qu'il porte une tuque, ou pas.

J'ai une bonne mémoire, généralement bien au-dessus de celle de la moyenne des gens que je croise. Je constate à son contact qu'elle n'est pas si extraordinaire que cela. Différente de la mienne qui, je le sais, est tout à fait liée à des ressentis émotifs. La sienne est beaucoup plus cartésienne et pratique. Je suis régulièrement abasourdie par ce qu'il réussit à tirer de sa tête juste le temps qu'il faille pour cligner de l’œil.

Il possède la langue française dans la rétine de ses yeux, ne laissant passer aucune coquille, jamais. Ça me complexe à toutes les fois où j'ai à écrire quelque chose qu'il finira par lire, ce qui arrive souvent. Et bien entendu, je découvrirai, éventuellement, ces petites traces d'inattention que je sème aléatoirement dans mes écrits. Il ne me le dira pas, mais je sais qu'il les aura toutes vues.

Il trépigne son impatience comme un cheval sauvage. On peut la sentir monter à force de battements intempestifs sur toutes les surfaces que ses doigts peuvent rencontrer pour l'exprimer. Ce qui implique un jugement hâtif et sans concession sur tout et rien. Et pas grand monde n'échappe au haussement d'épaules caractéristique à l'expression de ce type d'exaspération. Moi la première.

J'ai rapidement découvert que rien ne sert de se justifier dans ce type de situation, il balaiera l'explication du revers de la main. Il est beaucoup plus efficace de changer de sujet et de le surprendre par une affirmation qu'il n'a pas prévue, alors il regardera son correspondant, interloqué pendant que ses méninges travailleront furieusement pour trouver une réponse adéquate à une telle absurdité. Ce qui arrive, généralement.

C'est un être d'une intelligence remarquable. Il fait les bons liens à une vitesse qui me sidère. Je dois admettre cependant, que je suis aussi douée à cet exercice. Ce qui fait en sorte qu'on se pousse continuellement dans les retranchements de la répartie, ce qui nous amuse beaucoup. L'un n'étant jamais autant satisfait que lorsque l'autre admet, en toute candeur, qu'il n'a rien à ajouter.

Je pense que je vais rire énormément dans ce nouvel avenir que j'ai choisi. Rire comme j'avais un peu oublié que je pouvais le faire. Parce que l'humour, en fait, ne se partage jamais aussi bien qu'avec quelqu'un qui comprend au quart de tour les référents desquels on parle, même si celui-ci ne les connaît pas de l'intérieur.

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dimanche, décembre 18, 2016

Les yeux du rêve

Soir de semaine sur le quai de la gare du métro Berri, deux étudiants discutent avec force et véhémence du cours duquel ils sortent. Si j'ai bien compris, c'était un cours de création littéraire, une forme de séminaire, je crois et ils étaient furieux de la manière dont celui-ci avaient été animé parce que, selon ce que j'en saisissais, le professeur avait très peu fait d'observations sur les qualités des textes qui étaient présentés et beaucoup sur des corpus théoriques dans lesquels les textes s'inscrivaient, ou pas.

Je me revoyais à leur âge, avec les même frustrations lors de ma première incursion à l'université, ce qui avait été pour moi, un Waterloo. Moi qui avais toujours écrit, toujours lu, toujours adoré les mots, je ne me retrouvais aucunement dans ce que l'on me proposais d'étudier. Je ne me reconnaissais pas dans la manière d'envisager les textes, d'ailleurs, la plupart du temps, je ne comprenais même pas les questions qui étaient posées. Je répondais toujours un brin à côté de la question, ce qui faisait en sorte que mes notes étaient médiocres.

Je ne souhaitais pas vraiment les écouter digresser sur leur propre expérience, mais leurs propos m'interpellaient. Comme moi autrefois, ils trouvaient que les choix de lectures imposées étaient curieusement sectaires. Eux, ils trouvaient que Michel Tremblay, ça suffisait, ce qui m'amusais parce que dans mon temps, il n'était pas encore enseigné à l'université, pas dans celle où j'allais en tout cas, et je me faisais juger par mes pairs et mes professeurs parce que je ne me cachais pas pour le lire. Je ne me cachais pas non plus pour lire des romans de littérature fantastique ou policière. Ce qui ne passe visiblement pas plus aujourd'hui, d'après ce que mes oreilles indiscrètes et captivées attrapaient de la discussion à mes côtés.

Ce qui me frappait le plus dans leurs échanges c'est que visiblement, les deux protagonistes aimaient les livres. Ils en connaissaient un bail sur ce terrain et se passionnaient pour des textes de tout acabit. Ils écoutaient des émissions littéraires, trouvaient absurde que la littérature jeunesse soit boudée par les cercles universitaires, considéraient qu'au bout du compte, il y avait très peu de sottes lectures, voire pas du tout.

Dans le tunnel entre ma station et la précédente, n'y tenant plus je m'étais dénoncée ; je leur avais dit que je suivais leurs paroles depuis plusieurs minutes déjà et que j'étais d'accord avec pas mal tout ce que j'avais entendu. J'avais conclu en leur disant qu'ils n'étaient peut-être pas de bon universitaires en littérature, mais qu'ils feraient tous les deux de fichus bons libraires. Ils m'avaient regardée un peu bizarrement, mais je sentais bien qu'ils étaient ravis du commentaire. J'avais alors ajouté, que j'en étais convaincue parce que j'étais gérante de librairie et que je savais reconnaître à 13 pieds les candidats potentiels à ce genre de poste.

Alors leurs sourires s'étaient élargis. Ils m'avaient remerciée en me demandant où je travaillais. Je le leur avais dit tout en leur mentionnant que tout ce qu'il leur restait à faire pour obtenir un poste dans ce genre de lieu c'était d'inscrire dans leurs lettres de présentation qu'ils ne faisaient pas de discrimination en lecture.

Je suis sortie en leur laissant un rêve dans les yeux.

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mardi, décembre 13, 2016

Divisions

Montréal est recouverte d'un duvet de neige. L'heure est à l'avenant. Dans son cocon blanc, encore immaculé, il y a quelque chose qui tient du temps suspendu dans l'atmosphère. Le corridor est long, vide, horrible et il y flotte l'odeur acre de la sueur rancie. Ça et là, des corps jonchent le sol où les pas des rares passants résonnent comme des coups de canon.

À la porte 17 du terminal désaffecté, une image me saute à la gorge. Je ne sais pas si c'est à cause de la bordée de neige, du silence imposé ou plus simplement du fait que nous soyons en décembre, toujours est-il que je revois le même endroit à l'époque où c'était le terminus d'autobus inter-municipal parmi les plus achalandés de Montréal, probablement du Québec en fait.

On était au début des années 1990, le terminal était bondé, puisque la date oscillait autour du 23 décembre. Je n'ai jamais trop compris comment les billets de bus étaient vendus, à cette époque, mais nous étions clairement trop nombreux pour un autobus qui fait la route entre Montréal et l'Abitibi, en s'arrêtant à peu près dans tous les villages qui s'échelonnent le long de la route, au nord de Mont-Laurier. C'était l'autobus de nuit, pour un trajet d'environ 7 heures dans lequel nous espérions dormir, ce qui fut bien évidemment impossible. J'avais fini par passer la nuit avec un bambin sur les genoux et un amoureux écrapouti sur mon épaule, ronflant allègrement.

Arrivés à Rouyn-Noranda, j'étais vannée tandis que l'amoureux était frais et dispo. J'allais faire la connaissance de sa famille, immédiate et élargie. C'était son père qui était venu nous chercher au terminus. Petit homme discret et rieur. C'est tout ce dont je me rappelle. Nous avions étés accueillis, à destination, par une femme au coffre immense, physiquement et vocalement qui écoutait en chantant joyeusement, un album de Noël de Ginette Reno. Il va sans dire que dans ces circonstances, j'avais été totalement incapable de m'assoupir pour la sieste de laquelle j'avais pourtant besoin.

On s'était déplacés, vers la fin de l'après-midi vers une autre maison, où la fête avait lieu. Avec un passage à la messe de minuit de huit heures. J'étais épuisée. Jusque dans la moelle de mes os. Je me sentais prisonnière parce que j'étais si loin de mes paysages connus. Et puis, il faisait froid. Un froid que je n'avais jamais rencontré dans mes propres contrées. Sec et mordant. Tellement que le souffle m'avait coupé quand j'avais mis un pied dehors.

C'était mon premier Noël loin de ma mère. Et j'avais eu les blues. Puissamment. Assez en tout cas pour pleurer en public. Assez en tout cas pour qu'un quelconque oncle me prête un téléphone cellulaire (à l'époque, c'était un gros machin qui ressemblait davantage à un radio-émetteur qu'à un téléphone) pour que je puisse appeler chez-moi.

C'est, à mon souvenir, la seule fois où j'ai passé la veillée de Noël loin de ma mère. Malgré le fait que j'aimais beaucoup la famille de mon amoureux de l'époque, et celles des autres que j'ai eu par la suite, il y a une chose que j'ai assimilée ce jour-là : pour moi, la veille de Noël c'est le cœur de la famille, et ce cœur a un nom, celui de ma maman.

Je ne sais toujours pas pourquoi, en ce matin de décembre, le souvenir de ce terminal animé s'est matérialisé devant mes yeux. Malgré les mots qui précèdent, ce souvenir n'est pas tellement triste autant qu'il est celui d'un réalisation : il y a des cellules qui se divisent bien, d'autres moins. Ma cellule familiale de Noël peu s'additionner de membres, mais je ne voudrais plus m'en diviser.

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samedi, décembre 10, 2016

L'aune

Ça fait quelques années que je me dit que je devais commencer à me sentir vieille, après tout j'ai dépassé le cap des quarante ans. Je ne sais pas si c'est parce que je travaille dans un milieu très jeune, m'enfin, j'ai souvent la sensation que les années me pèsent sans me vieillir. Évidemment, que je vieilli, comme n'importe quel individu sur cette planète. Sauf qu'hier, j'ai eu un choc, parce que je me suis aperçu que j'aurais pu garder un des gestionnaires avec lequel je travaille et que franchement, je n'avais pas imaginé une seule seconde que l'écart d'âge entre lui et moi. Lorsqu'il m'a annoncé son année de naissance, j'ai explosé de rire et rougi du même coup, parce que pour la première fois de ma vie, j'ai frappé le mur qui me montrait que je ne suis plus jeune.

Il porte le même prénom qu'un enfant que j'ai gardé dans les tous premiers mois de sa vie. Je faisais cela, adolescente, garder des bébés. J'ai un talent certain avec les jeunes bambins. Les mamans que je croise, surtout dans l'entourage de ma sœur depuis qu'elle-même est mère, sont souvent étonnées de la facilité avec laquelle je porte leurs enfançons au sommeil. J'ai tendance à faire confiance à ces nourrissons qui me le rendent au centuple, en somnolant doucement dans mes bras. Ma carrière d'endormeuse a, d'ailleurs, débuté il y a longtemps.

Tout cela pour dire que je me suis revue, dans ma prime adolescence à garder des nourrissons et que je me suis dit qu'il aurait pu être l'autre, celui que j'ai vraiment gardé. J'ai fait les calculs, et tout fonctionnait. Sauf que je suis nulle en calcul. Ce qui fait que j'étais dans le champs quand je lui ai raconté mon souvenir. Parce que celui-ci avait lieu plus de deux ans après la naissance de celui-là. Et je sais quelle est l'envergure de mon erreur parce que j'ai encore les journaux intimes de mon adolescence et que j'ai daté toutes les entrées qui s'y trouvent (je vérifie régulièrement à cette aune, les données de ma mémoire friable).

Est-ce que me sens vieille pour autant ? Non et re-non. Je sais pertinemment que je suis la plus vieille personne de toute ma nouvelle équipe, et de loin. Sauf que je me sens collectivement au diapason de tous ses membres. Ils sont intéressants, cultivés, allumés, drôles. Et je suis encore la ricaneuse que j'ai toujours été. Moins soupe-au-lait que durant ma vingtaine, certainement, ce qui me permet de rire de moi avant de rire des autres. C'est précieux.

Je constate que je n'ai plus envie d'asseoir mon autorité. Est-ce à cause de mon âge ? Je ne crois pas. En réalité, je suis passablement convaincue que seuls les gestionnaires le connaissent et que le reste de l'équipe s'imagine que je baigne dans les mêmes eaux que tous les autres. Grand bien m'en fasse. Même si je suis tout à fait consciente qu'un moment donné mon corps finira bien par trahir les années qu'il accumule. Je suis encore en sursis. Je constate que je n'ai plus besoin, d'asseoir mon autorité, elle est-là.

J'ai pris du temps à trouver de quelle manière exprimer mon leadership. Il se trouve que je me sens particulièrement heureuse de le faire sans élever la voix, ou si peu. Il s'avère que je ne réussirai jamais à avoir l'air de faire une fleur à quelqu'un en lui refusant un retour sans facture par exemple, je n'ai pas, et je n'aurai jamais, ce talent-là. Mais j'en ai d'autres. Une belle perceptibilité des humains qui m'entourent, je crois, et un certain talent pour les raconter...

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mardi, décembre 06, 2016

Je ne t'oublie pas

Il y a des années lors desquelles on te célèbre, d'autres lors desquelles tu passes presque sous silence.

Je n'oublie pas, j'en suis profondément incapable étant donné que je te perçois comme une pierre d'assise dans les choix que j'ai fait après avoir fait ta connaissance. Dans les choix que j'ai fait et qui ont participé à la définition de ma propre personnalité.

Je ne t'oublie pas, même si je ne connais qu'une de tes parties que de loin et seulement après les événements. Il me semblerait indécent de t'oublier où de te passer sous silence.

À toutes les fois ou j'ai entendu, ou lu le chiffre 14 aujourd'hui, j'ai vainement espéré qu'on me parlerait de toi. Mais non, les médias traditionnels se sont tus, collectivement. Heureusement, d'autres que moi ont souligné ton anniversaire, dans ces médias sociaux où l'on filtre mes intérêts pour ne me présenter que ce qui m'intéresse. Il faut bien quelquefois s'y rabattre, quand les autres qui ont le pouvoir de te dire, oublient te de te souligner.

Tu as 27 ans aujourd'hui. L'âge que j'avais à l'an 2 000. À partir du moment où j'ai su compter, il me semble, j'avais mis plein d'espoir dans ce moi de cette année charnière. Elle le fût, mais à des azimuts de ce que j'avais espéré. Puisque c'était pour moi, le début de la longue marche qui m'aura menée au Pays des zombies. Ma vingtaine n'aura pas été l’ascension étincelante vers les sommets les plus hauts de ma réussite personnelle et professionnelle. Je ne regrette cependant pas les chemins de travers que j'ai eu à prendre pour devenir celle que je suis aujourd'hui. Je crois que j'ai été capable d'en tirer les leçons nécessaires et en faire quelque chose de bien.

Je suis triste, ce soir, toute seule devant ma page blanche, à me dire que tu tombes dans les ornières de l'oubli du moment présent.

Pourtant, tout dans l'année écoulée nous a ramené à toi. À coups de fusils ou de machisme. À coups de gueule ou de klaxon. À coups de poing ou de verbe.

Je ne t'oublie pas Poly. Pour moi tu seras toujours une jeune femme en devenir dont la vie s'est arrêtée abruptement et absurdement, simplement parce que tu avais décidé de pratiquer un métier non traditionnel.

Et je me désole de voir quotidiennement des montagnes de jouets plus sexués les uns que les autres en me disant qu'au final, on n'aura très peu appris de toi.

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dimanche, décembre 04, 2016

Désamours d'automne

On ne s'attend pas à rencontrer grand monde lorsqu'on prend le métro à 6 heures le samedi matin. Étrangement, si la foule n'est pas très dense, elle n'est pas si éparse non plus. En fait, elle est juste assez clairsemée pour qu'on puisse s'apercevoir qu'on partage un wagon avec quelqu'un qu'on connaît, même mal, voire presque plus.

Nous avions été amis quelque part entre la fin de l'adolescence et le début de l'âge adulte, sans que cette amitié ne se déploie davantage que dans un immédiat délimité par la fréquentation d'un même cercle social. Bien entendu, à l'époque, nous partagions, ainsi que nos pairs, les émotions en fusion des amours en bandoulière alors, forcément, il y avait un petit quelque chose de l'ordre de l'intime, dans ce que nous avions échangé.

C'est dans ces circonstances qu'il avait laissé tomber son grand corps dégingandé devant moi en murmurant un « franchement » bien senti juste avant que je le lève les yeux pour l'interroger du regard. Je savais d'avance que sa vie tanguait sur des vagues tumultueuses. J'avais vu passer sur les réseaux sociaux, quelques 24 heures plus tôt, un message laissant entendre qu'il cherchait une chambre ou un appartement qu'il pourrait occuper immédiatement. Ça devait bien faire dix ans qu'on ne s'était pas croisé, encore plus qu'on n'avait pas échangé autre choses que des banalités.

Sans me répondre il avait tourné l'écran de son téléphone vers moi pour que je puisse y lire le texto encore affiché. « I don't wanna see you ever. It would be too hard for me. Send somebody between 10 and noon today. If you don't, everything will be on the street by 4. » Me plongeant du coup dans le cœur de sa vie actuelle, comme si nous étions de retour au café étudiant quelques 20 ans plus tôt et que j'étais censée tout connaître de ses déboires actuels.

En réalité, je n'en connaissais rien. Sinon qu'elle était Américaine et musicienne et qu'ils avaient été un couple pendant une dizaine d'années. C'est mince comme information pour essayer de consoler quelqu'un qu'on ne connaît plus. Que pouvais-je lui servir sinon des platitudes généralisées ? Ne sachant trop quelle attitude adopter, je lui avait finalement demandé : « raconte ».

Il avait poussé un énorme soupir. Pendant que je pouvais observer les rouages de ses méninges s'agiter dans sa tête, je ne pouvais faire autrement que de remarquer les pattes d'oies qui définissaient désormais son regard terriblement bleu et constater que sa houppe si caractéristique avait finalement cédé le pas à la calvitie. Ces indices visuels me permettraient, je le savais, d'enraciner l'homme dans autre chose que les souvenirs que j'en gardais.

Son silence s'éternisant, je m'étais dit qu'il ne me raconterait rien finalement. Je l'aurais compris du reste, nous ne nous connaissions plus. Mais il avait vidé son bagage émotionnel dans mon oreille compatissante. C'était une histoire complexe, dans laquelle personne n'avait tort ni raison. Et dont la fin, quoique prévisible, avait été aussi abrupte que possible. Une semaine plus tôt, ils formaient un couple, ce matin-là, ils ne l'étaient plus et une blessure ouverte des deux côtés rendaient toute discussion impossible.

Ils ne se parlaient plus, mais se textaient furieusement et continuellement. Quand j'étais arrivée à ma station, j'avais posé la main sur son poignet avant de lui dire : « Arrête ».

Je m'étais presque noyée dans la mer de ses yeux en détresse, avant de sentir qu'il avait saisi la bouée que je le lui avais lancée.

Je l'avais laissé patauger dans ses désamours de novembre, en espérant, qu'un jour, il se reconstruise.

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mercredi, novembre 30, 2016

Cette fleur-là

Je l'avais rencontrée à un fort mauvais moment dans sa vie. Elle frayait dangereusement avec le pays des zombies avec beaucoup d'aplomb, je dois le dire parce que, malgré mon œil aguerri pour déceler ce genre de chose, depuis mon propre passage dans cette contrée glauque, je n'avais pas identifié ce voyage quand pourtant, je la voyais y vagabonder hebdomadairement.

J'étais aveugle à une détresse pourtant visible, parce que je n'avais aucun ancrage auquel me raccrocher. Je trouvais, à l'époque, que c'était une jeune femme un peu négative et très compétitive. Pourtant, j'aimais bien travailler avec elle, parce qu'elle avait un réel souci du service à la clientèle et des présentations bien réalisées. Sa créativité, parfois, me laissait bouche bée. Elle réussissait à habiller un mur, monter une vitrine, dresser une table en y mettant de l'émotion. Je m'étais dit que l'art, se dissimule parfois à des endroits surprenants.

Elle s'était sortie de sa zone d'inconfort, par des moyens que j'ignore, et j'avais vu éclore une fleur. Lentement, comme si elle voulait attraper les rayons de soleil un par un. J'avais constaté, un réel changement, quand après un retour de vacances qu'elle avait passé à voyager, elle s'était montrée soudainement volubile, pas seulement sur ledit voyage, mais sur ses études, sa famille, ses amis, sa vie en somme.

Et puis, sa grande sœur avait eu un enfant. Alors elle s'était intéressée aux livres pour tout petits. Elle aimait montrer à qui voulait bien regarder en sa compagnie, les nouvelles trouvailles qu'elle pouvait faire. Malgré le fait que je ne me sois officiellement occupée du secteur jeunesse que pendant un an, j'ai toujours eu, et cultivé, un faible pour les albums jeunesse. Alors, je prenais plaisir à prendre connaissance de ses découvertes.

Quelques trois ans plus tard, je l'ai rejointe dans la ligue des tantines. Comme je travaillais en étroite collaboration avec elle, et que je savais qu'elle comprendrait ma fascination, presque abrutie, de mon propre neveu, nous avions beaucoup échangé sur la joie que nous apportait ce rôle. On s'extasiait souvent de concert sur des livres qui nous semblaient tout à fait indiqués pour l'un ou l'autre des enfançons qui nous préoccupaient. J'étais Tatie-Mathie et elle était Tata-Lalessa. On se comprenait.

Elle était partie voguer vers d'autres cieux professionnels, une semaine avant moi. J'avais alors eu l'impression que c'était, en quelque sorte, une boucle qui se complétait.

Ça fait au moins deux ans que j'ai envie de faire son portrait, mais quelque chose dans l'essence de son personnage m'échappait. Il m'aura fallut constater que les portraits se dressent sur la substantielle moelle de l'être à force de me heurter à des envies similaires avec une équipe que je ne connais pas encore suffisamment pour en tirer des traits juste assez grossis pour les rendre réels à mes lecteurs. En cherchant un angle pour une autre personne, j'ai revu jaillir la fleur d'un pavé trop usé pour sa jeune vingtaine, alors j'ai compris que je tenais enfin ce sujet.

Parce qu'une fleur faite assez forte pour pousser sur ce genre de terreau, on n'en croise pas tous les jours, il faut donc, à mon sens, les célébrer.

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dimanche, novembre 27, 2016

Une voix

C'est bien connu, je suis j'ai une addiction sévère à la première chaîne de Radio-Canada. Je me dis parfois que c'est parce que je suis célibataire et que cette radio parlée me tient lieu de compagnon de vie. La plupart du temps, je me dis que c'est parce que j'aime apprendre. Si l'université n'était pas aussi chère, je n'aurais jamais cessé de fréquenter ses bancs. Faute de mieux, je me rabats sur la culture et la connaissance qui sont à ma portée.

Bref, il m'arrive souvent d'être seule à la maison le samedi soir. Je pourrais me morfondre et me dire que c'est un signe que je n'ai pas de vie, mais non, j'écoute la radio. C'est ainsi que je j'ai commencé à écouter La route des 20. je n'en suis pas le public cible, j'ai laissé la vingtaine derrière moi depuis longtemps. Cependant, je suis curieuse de mon environnement, curieuse des gens avec lesquels je travaille, alors j'ai laissé mes oreilles traîner sur cette émission, au début pour avoir une une idée approximative d'une bonne partie des gens avec lesquels je travaille, par la suite simplement parce que le contenu m'intéresse.

Cette émission a une manière particulièrement champ gauche d'aborder les sujets. Récemment, ils ont traité de la voix des transsexuels qui passent d'hommes à femmes. Bizarrement, ça a résonné pour moi.

Je suis une femme, je l'ai toujours été dans mon corps et dans ma tête. Mais j'ai une voix grave. Certainement accentuée par la cigarette, sauf que je cet état de fait existait dans ma prime adolescence. La toute première fois que je me suis fait taquiner à ce sujet, c'était un de mes oncles qui m'avait dit, au téléphone que j'avais une voix de gars. Je pense que l'objectif recherché (et atteint) à ce moment précis était de me faire grimper dans les rideaux. N'empêche que...

Lorsque je travaillais au Carrefour Laval, il m'arrivait, au moins une fois par semaine, de me faire dire, au téléphone : « Bonjour monsieur... ». Je suppose que ça m'arrivera encore dans ma nouvelle vie, mais je n'ai pas encore répondu assez souvent au téléphone pour le savoir. Toujours est-il que que ça m'irrite à tous les coups. Il m'est même arrivé de d'annoncer que j'étais une femme et que mon correspondant continue à me donner du « monsieur », comme si mon affirmation n'avait aucune espèce d'importance. Je finissais, immanquablement dans le bureau de gestion à rigoler comme une bonne de l'incident, alimentée par mes collègues qui étaient devenues des amies et j'arrêtais d'y penser.

Mais en écoutant ce reportage radiophonique, bien entendu que je trouvais que ces femmes avaient des voix d'hommes, peut importe les accents toniques. Sauf que... Sauf que je me suis dit que ma perception de leur voix n'avait aucune espèce d'importance, s'ils m'annoncent qu'ils sont des femmes quelques que soient mes soupçons sur leur identité de genre à la naissance, il me semble que le B-A ba de la courtoisie serait de continuer la conversation en leur disant : « madame » c'est la base du respect.

Ce respect me semble une denrée rare de nos jours.

Et honnêtement, mes petites frustrations ne sont que grains de sable dans une mer beaucoup plus vaste.

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