dimanche, mai 21, 2017

Un certain degré de liberté

J'ai eu un choc quand on m'a appris, récemment que j'avais terminé de payer mes dettes d'études. Je ne suis pas certaine d'en avoir mesurer, sur le coup, toutes les conséquences. Un peu comme à un jour anniversaire, on ne se sent pas plus vieux que la veille, mais on sait qu'une année de plus s'est écoulée et qu'on doit l'ajouter à notre curriculum personnel. Au fond, ça ne change rien de bien tangible, mais ça modifie tout en réalité.

Pendant toutes les années durant lesquelles j'ai patiemment payé mes dettes, j'ai été pauvre plus souvent qu'à mon tour. J'avais fait des choix, des choix discutables, mais en toute honnêteté, j'oserais affirmer qu'à certains moments, je m'étais retrouvée en l'absence de choix, et que ma survie impliquait de ne pas toujours payer ce que je devais, genre à des compagnies de crédit. Ce qui fait que je n'ai aucune espèce de forme de crédit depuis quelque chose comme 2004.

L'air de rien, c'est assez limitant. Surtout avec l'explosion des nouvelles technologies. Si certains me trouvent vieux jeu de m'acheter encore des films et des albums musicaux sur support physique, il y a une part de fait que je ne pouvais rien obtenir autrement. Parce que même s'il existe un paquet de cartes pré-payées de toutes sortes de machins, la plupart des abonnements demandent tout de même une vraie carte de crédit pour ouvrir un compte. Il me fallait donc tout le temps quémander. Auprès de ma mère, en premier lieu, de certaines amies aussi quelquefois. L'un dans l'autre, je dirais que j'avais beaucoup le sentiment que si j'étais adulte dans mes responsabilités et mon travail, je ne l'étais pas tout à fait dans ma vie personnelle.

Lorsque j'avais parlé à la responsable de mon dossier au Ministère de l'éducation (je payais mes dettes d'études directement à cet endroit tellement je n'avais pas de crédit), elle m'avait annoncé toute joyeuse, que je pouvais désormais faire une demande de crédit parce que le gouvernement ne s'opposait plus à ce que j'en obtienne. Bon... C'est tout dire. Dire que je n'y croyais pas, est un euphémisme. Par peur de la déception, j'ai repoussé la demande pendant un certain temps. Et puis, je me suis dit que je voudrais bien m'abonner à Bixi pour revenir du travail en vélo. Alors, j'ai osé et obtenu.

J'ai bien l'intention de bien utiliser ce minuscule degré de liberté qui m'est imparti. Je n'ai aucune espèce d'envie de me retrouver à nouveau coincée dans des dettes plus grandes que moi. Mais... Je me suis effectivement abonnée à Bixi (j'attends ma clé avec impatience), j'ai acheté des billets de tennis et je me suis offert un nouvel ordinateur. Pas un bolide de fou super cher, un petit ordi léger comme tout, dont la pile fonctionne et qui ne met pas 10 minutes à démarrer à chaque fois que je veux l'utiliser. D'ailleurs, ma famille a contribué largement à cet achat pas du tout impulsif. C'était mon cadeau d'anniversaire.

Cependant, le plus beau cadeau d'anniversaire que je me suis offert cette année c'est d'entrer enfin complètement dans ma vie adulte puisque je puis désormais m'assumer toute seule. Ça m'aura pris du temps, mais au fond, j'y suis arrivée...

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mercredi, mai 17, 2017

L'angle du rire

J'avais passé la journée à bouger des tables de présentation. Celles-ci sont particulièrement lourdes, même vides. J'étais donc fourbue. C'est ainsi que je m'étais laissée tomber dans un banc vide avec une certaine forme de délectation. D'ordinaire, je lis ou je joue à n'importe quoi sur mon téléphone. Je lis plus souvent. Mais il m'arrive de ne rien faire parce que j'ai le cerveau qui baigne dans sa propre bouillie. Après une telle journée, j'étais dans cet état de vide mental. Alors je me suis rabattue sur l'observation des autres passagers, au cas où je pourrais y trouver un sujet.

Je n'avais eu l'occasion de jouer à l'observatrice muette bien longtemps puisque juste devant moi se trouvait le journaliste que j'avais servi un peu avant Noël et dont j'avais reconnu la voix. Il ne m'avait pas vue, de toute manière, je serais fort surprise que mon visage lui eut rappelé quoique ce soit. Étrangement, je m'étais demandée récemment, en écoutant un de ses reportages si moi je le reconnaîtrais, en supposant que non puisque mon contact avec lui était demeuré sa voix. Faut croire que de le saluer hebdomadairement de mon salon (sans qu'il n'en sache rien, évidemment) a imprimé son visage dans ma mémoire, parce que dès que je l'ai vu, j'ai su que c'était lui.

Je me suis prise à m'imaginer quelle serait sa réaction si je me levais pour lui dire : « Bonjour monsieur B, je suis la libraire qui vous a reconnu à la voix l'hiver dernier, là c'est votre visage que j'ai replacé ». Et je me suis mise à rigoler toute seule au grand plaisir de quelques quidams qui me voyaient et ne comprenaient pas pourquoi une femme assise toute seule dans le métro avait un tel fou-rire. Lui ne m'avait pas vue, il y avait désormais une foule entre nous. Ce qui, au bout du compte n'avait aucune espèce d'importance, parce que je m'amusais tellement toute seule avec mes idées saugrenues que j'aurais eu sans doute beaucoup moins de plaisir si d'aventure il aurait fallut que je les partage.

Lorsque de temps à autres, les passagers s'écartaient assez pour que je risque de le voir encore, je baissais systématiquement les yeux, histoire de me donner une chance de rester anonyme. Évidemment, je continuais à me raconter des chimères le concernant, rien de fleur bleue ou d'un tant soit peu romantique, seulement une flopée d'accroches plus absurdes les unes que les autres qui me faisaient juste rire davantage. Quand il était sorti de sa bulle, un peu ahuri, pour sortir précipitamment une station avant moi, j'avais rentré ma tête dans mes épaules et tourné celle-ci dans l'autre direction, comme s'il y avait une chance qu'il m’aperçoive, et surtout qu'il me reconnaisse suffisamment pour comprendre ce qui me faisait rire à ce point.

Bref, la conclusion à laquelle mes fabulations étaient arrivées, c'était que je peux bien me dénoncer dans le cadre du travail, ce sera perçu comme un compliment, mais qu'il y un pas qu'il vaut mieux ne pas franchir si on ne veut pas passer pour une jeune femme énamourée. Et que je ne crois pas qu'un journaliste radio, un peu timide ait le même genre d'accueil à ce sujet qu'une vedette pop, par exemple.

Décidément, quand on prend le parti de prendre la vie du bon côté, on peu passer un bon moment à peu près dans n'importe quelle circonstance, même quand on est vanné.

Peut-être surtout dans ce cas, en fait.

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dimanche, mai 14, 2017

Grosse semaine

On a eu une bien drôle de semaine. D'abord Papa et Maman on décidé qu'on ne dormirait plus dans nos chambres au sous-sol, mais qu'on dormirait en haut. Je n'ai pas très bien compris pourquoi, ce que je sais par contre, c'est que mon Papi, lui, est toujours au sous-sol depuis quelques jours. Alors je cours très vite jusqu'à la barrière quand je me lève le matin et je l'appelle : « Papapa ! Papapa ! » Des fois, il ne réponds pas, mais des fois, j'entends sa grosse voix pleine de rire et je le vois monter les marches pour venir me faire un câlin.

Et puis, il y a des bruits bizarres dans la maison, comme un gros ronron de chat géant. « Vrrrrrrrrrrrrr, vrrrrrrrrrrrrrrr » comme cela, sans arrêt. Et il y a plein d'étrangers qui vont et viennent. Ils vont tous visiter le sous-sol et parlent fort. Je suis toujours un peu gêné avec les gens que je ne connais pas alors je me cache dans les jambes de Maman. Heureusement, il reste des choses normales, comme la garderie avec tous les amis que j'aime.

Aujourd'hui, je suis allé chez Grand-mamie. Tout seul. Papa et maman m'y ont amené passer l'après-midi. Je devais faire ma sieste, mais mon ami Martini, le chat de Grand-mamie, n'arrêtait pas de parler. Alors je n'ai pas dormi. Et puis Francis et arrivé. Je suis toujours content de le voir, je dis « Sansisssss ! » quand je le vois. Quand Tatie-Mathie est arrivée à son tour, je lui ai aussi dit : « allo Sansissssss ». Elle a rit et m'a dit gentiment : « mais non, je ne suis pas Francis, je suis Mathilde, moi. Ma-thi-lde. Je sais bien qu'elle n'est pas Francis, elle n'a pas de barbe ! Mais c'est tout pareil, une grande personne que j'aime et que je ne vois pas souvent.

Tatie-Mathie m'a encore apporté des livres. J'aime les livres, alors je lui ai fait mon plus joli sourire et je me suis décidé à quitter les jambes de Grand-mamie pour aller les regarder un peu. Je lui ai aussi montré un très beau livre que j'ai déjà. Il est plein de couleurs avec des petites portes que j'ouvre très bien tout seul. Je sais ce qui se dissimule derrière les portes alors je peux montrer les camions cachés et toutes ces belles choses que je connais. Quand Maman et Papa sont arrivés, j'ai fait une petite blague à Maman, elle me tendait les bras dans le corridor et moi j'ai couru vers elle, mais au dernier moment j'ai bifurqué et je me suis jeté sur ma grand-maman. Tout le monde a ri et j'étais très fier de ma blague.

On se voyait pour la fête des mères et pour fêter l'anniversaire de Tatie. J'étais très fatigué parce que je n'avais pas fait ma sieste, alors je ronchonnais un peu durant le repas. Mais j'ai repris toute ma bonne humeur quand j'ai vu le gâteau. Comme il était devant Tatie, j'ai voulu être sur ses genoux pour les chansons d'anniversaire. Je disais « feu, feu » parce qu'il y avait des chandelles sur le gâteau. J'ai voulu aider Tatie à souffler ses bougies, mais elle a été trop rapide pour moi et je n'ai rien soufflé du tout. Comme j'étais déçu, Grand-mamie a rallumé une bougie et je l'ai soufflé comme un grand. Après j'ai applaudi bien fort.

On est parti presque tout de suite après avoir mangé le gâteau, il était si bon que j'ai volé un morceau de celui de Tatie. Mais avant de partir, je lui ai donné mon cadeau à moi, j'ai dit bien clairement : « Tatie » en lui envoyant un bisou d'au revoir.

C'était une belle journée, pleine d'aventures. Je suis si fatigué que je pense que je vais dormir bien fort jusqu'à demain en rêvant à toutes ces belles choses qui me sont arrivées.

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jeudi, mai 11, 2017

Pays candide

Lorsque j'ai changé de succursale à l'automne dernier, j'ai fait la connaissance avec une jeune personne avec laquelle j'ai tout de suite su que la collaboration serait féconde et stimulante. Je crois que nous avons rapidement compris que nos sens de l'humour étaient précisément compatibles. Il émane d'elle une telle candeur, une absence presque complète de la peur du ridicule qui ne pouvaient faire autrement que de m'amuser grandement, si ce n'est de me charmer carrément.

Si je me plais à écrire des histoires, elle a le chic de les raconter de vive voix. Son sujet de prédilection est incontestablement les aventures qui la mettent en scène lorsqu'elle s'est retrouvée dans une situation ridicule. Alors elle me les raconte spontanément, sachant que je serai un public de premier ordre pour ce genre d'anecdote.

Un midi qui suivait une matinée rude pour moi, le genre de matinée où j'avais eu maille à partir avec des clients mécontents pour des raisons diverses, elle avait entrepris de me raconter comment elle avait un jour décidé de suivre les indications d'un GPS pour aller de la région de Québec à celle de Sallaberry-de-Valleyfield et que d'une mauvaise indication à une autre, elle avait fait un petit détour par Terrebonne, avant de finalement arriver à destination. Le tout avec moult détails sur toutes les pensées qui avaient accompagné les diverses étapes de ce rocambolesque retour à la maison. J'avais ri à en avoir mal aux côtes et il vaut encore mieux aujourd'hui que je ne m'attarde pas trop à penser à cette aventure sans quoi j'ai le rire qui me reprend de manière assez intempestive. Il va sans dire qu'elle avait grandement contribué à changer l'humeur de ma journée.

C'est le type de personne qui, même dans ses mauvaises journées, prend systématiquement le pari de faire contre mauvais fortune bon cœur. Elle m'avisera, à l'avance, qu'elle ne sera pas au mieux de son efficacité, et si je peux de visu constater qu'elle est capable de multiplier les bourdes de manière assez ahurissante, aucune d'entre elles n'a d'effet désastreux si ce n'est un ralentissement évident de son rythme de travail. Ce qui est préférable à une attitude boudeuse ou agressive, selon moi.

Quelquefois, je crois qu'elle a le sentiment que je me moque un peu d'elle, tellement tout ce qu'elle me dit me fait rire. Jamais je n'oserais cependant, j'aurais beaucoup trop l'impression de saper une force vive dans son élan immatériel. Ceci dit, je suis tellement ricaneuse qu'il m'est souvent impossible de me retenir.

Je présume que, comme tout le monde, elle a ses heures de bouette lors desquelles elle n'est pas la jeune personne pétillante avec laquelle j'ai l'habitude de travailler, mais elle les garde à la maison. Ce qui fait qu'elle est devenue, pour moi, dans les six derniers mois un îlot de frâcheur, un petit pays candide auprès duquel il fait bon respirer.

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dimanche, mai 07, 2017

Les pieds dans l'eau

Dans la maison où j'ai grandi, les printemps humides étaient chose fréquente. Il y avait bien une pompe près de la porte menant à la cave, mais on constatait fréquemment qu'elle peinait à sa tâche et les dernières marches devenaient inexistantes quelque temps. Par conséquent, j'ai longtemps assimilé l'odeur d'humidité à celle d'une cave. Comme je détestais me laisser surprendre par une mince couche d'eau quand je devais aller chercher quelque chose dans le congélateur qui était situé au fond de ladite cave.

Je ne sais pas comment mes parents géraient la situation, financièrement s'entend. Moi, je disais que nous étions inondés, sauf que j'ai compris qu'il s'agissait davantage de dégâts d'eau que d'inondation. Nous n'avons pas eu à évacuer la maison pour ces raisons, jamais. J'ai toujours dormi les pieds au sec, quoique j'aie pu en penser à l'époque. Bien entendu, le 14 juillet 1987 avait laisser entrer quelques millimètres d'eau dans la cave, cependant je garde davantage un souvenir de panne d'électricité, de chatte qui accouche et des images étonnantes de l'autoroute Décarie qui avait l'air d'une rivière davantage que d'une autoroute avec des voitures dont on voyait à peine l'habitacle, le reste étant sous la ligne de l'eau.

Il y a quelques années, ma sœur, fraîchement propriétaire d'une nouvelle maison, a vu son sous-sol être complètement inondé. Je sais que ça été une période très difficile pour elle et son amoureux, mais je ne crois pas en comprendre la réalité encore aujourd'hui. Je n'ai vu que des photos et si j'ai eu des échos de ce qu'ils vivaient, j'avais encore trop de colères et de frustrations latentes en moi pour être apte à en mesurer toute la portée. Je n'étais pas particulièrement familièrement fréquentable, aussi aie-je été sagement laissé dans l'ignorance de ce qui se passait au quotidien. Je sais cependant qu'ils ont tenu le coup, en partie, parce qu'ils avaient le Club à quelques minutes à pieds pendant l'été qui a suivi ce désastre. Alors ils y vivaient plus que moins pendant qu'ils reconstruisaient leur nid, pierre par pierre, c'est le cas de le dire.

Le temps passant, ma mère en est aussi devenue membre, pour profiter d'un bout de campagne à la ville et aussi de sa nouvelle vie de grand-maman. Cet endroit bucolique est donc devenu, un haut lieu de plaisirs estivaux. Mais voilà que ce matin j'ai vu des photos du Club totalement inondé. Plus de piscine, plus de terrain. Juste la rivière qui s'est étendue tout partout. Le refuge n'a même plus une île pour se réfugier lui-même.

Ce n'est pas grand chose, comparativement au drame réel que vivent plein de Québécois de toutes origines qui perdent beaucoup plus que simplement un lieu convivial ou il fait bon se reposer. Néanmoins, j'ai aujourd'hui le sentiment que ce printemps trop mouillé est en train de faire un énorme pied-de-nez à l'été et ses jours de farniente programmés.

J'ose quand même espérer que nous saurons collectivement tirer un certain parti de ces événement éprouvants. Un petit brin de solidarité, serait, me semble-t-il, bienvenu.

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mercredi, mai 03, 2017

Question de dignité

À mon arrivée sur le quai, celui-ci était déjà bondé et pourtant le tableau afficheur indiquait que le prochain train entrerait en gare seulement cinq minutes plus tard. C'était un jour de semaine quelque part entre 11h30 et midi, la foule était à la fois dense et bigarrée. Ce qui m'avait frappée, par ailleurs, ce n'était pas tant la densité, cela arrive souvent à ces heures comme si toute la population s'était donnée rendez-vous pour sortir dîner quelque part, et la pluie qui battait les pavés à l'extérieur coupait toute envie de faire une petite ou moyenne distance au grand air. Ce qui m'avait frappée, en réalité c'était l'ambiance anxiogène qui régnait sur le petit bout de quai sur lequel je m'étais arrêtée.

J'ai vite compris qui en était la cause. Un grand et beau jeune homme, entièrement vêtu de noir, avec à la taille le genre de linge que porte souvent les serveurs de restaurants chics. J'ignore quel était le point de départ de tout le tintamarre qu'il faisait, mais il haranguait copieusement une minuscule vieille dame qui semblait avoir peur de lui. Il parlait de propreté et d'estime de soi et visiblement tout le monde était aussi mal que la vieille dame et personne ne réagissait, moi comprise, ce dont je ne suis pas fière. La pauvre dame était avec une amie, tout aussi vieille qu'elle et elles se tassaient sur le bord du mur pendant que le jeune homme arpentait le bout de quai en vilipendant bien fort le mépris dont il se disait victime.

Sérieusement, j'étais figée, et j'avais peur. Comme tous les autres quidams assemblés sur la scène. Du coin de l’œil, j'avais vu une jeune fille, quatorze ou quinze ans, à vue de nez, prendre les jambes à son cou et se rendre vers le centre de la station. J'avais cru qu'elle fuyait la scène mais je m'étais trompée. Elle seule avait eu le courage de poser un geste, elle était allée chercher un couple de policiers qui étaient arrivés en moins de deux sur la scène. Ils avaient intercepté le jeune homme, tout à fait poliment tandis que le train entrait finalement en gare et que celui-ci déversait un certain nombre de ses passagers pendant que d'autres y entraient à la vitesse grand v, comme pour mettre le plus rapidement possible une distance entre les événements récents et leur personne.

Comme c'est souvent le cas, les jeunes personnes se sont précipitées sur les sièges vides et les deux dames qui s'étaient collées sur le mur se sont retrouvées debout au milieu de la foule. Ça me fâchait, mais comme je ne m'étais personnellement pas pressée pour rentrer dans le wagon, je n'avais aucun siège à offrir à personne. C'est une femme visiblement enceinte qui a proposé son siège à une des dame, celle qui avait été haranguée. La dame avait refusé, mais le premier geste avait comme réveillé les autres passagers et un jeune homme, que je croyais alors pris dans l'autisme de son téléphone, avait poliment proposé son banc. La dame l'avait regardé jusqu'au fond des yeux avant de lui répondre avec gentillesse : « Merci jeune homme, mais vous savez, pour l'instant, j'ai besoin de me tenir debout ».

Ce qu'elle avait fait, avec beaucoup de dignité.

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dimanche, avril 30, 2017

Pierre angulaire

En suivant le fil de mon texte de dimanche dernier, je relis Lucy-Maud et je retrouve une part de la jeune fille que j'ai été, celle qui s'animait si fort au contact du mot juste. Comme ses personnages me parlaient, particulièrement celui d'Émilie, parce qu'elle écrivait et se laissait guider par son inspiration, mais cette femme n'a pas été mon premier coup de foudre avec la beauté des images que les mots pouvaient produire.

En fait, mon tout premier coup de foudre littéraire, je le dois à Gilles Vigneault. Je ne suis plus certaine, dans quel ordre, mais ça été tour à tour une chanson bien précise et ses contes pour enfants. La chanson c'était J'ai pour toi un lac et les premiers contes étaient, évidemment, Les quatre saisons de Piquot, puisque c'est le premier à avoir paru. Nous l'avons tellement écouté à la maison et dans l'automobile, nous connaissions tous les histoires par cœur. Francis avait un faible pour le second opus, Des nouvelles d'Eva, il adorait l'histoire de Quasiment. Il doit encore être capable d'en citer de longs extraits avec exactement les même intonations que monsieur Vigneault.

Ce qui personnellement me fascinait, ce n'était pas tant la trame narrative que la manière dont chaque mot était posé. Il y avait de la magie dans cette maîtrise du verbe et de la verve. Toujours est-il que j'ai, par la suite, sur une très longue période de temps, entrepris d'écouter toutes les chansons du grand Gilles. En commençant par les deux ou trois que nous avions à la maison, sur un desquels se trouvait la chanson mentionné plus haut. Si au début, l'interprétation me causait quelques soucis, j'ai eu tôt fait de ne plus m'en soucier pour me concentrer sur la beauté des textes.

Sérieusement, je ne suis pas tout à fait certaine encore d'avoir entendu toutes ses chansons, je sais que je j'ai lu les contes et les poésies qui ont été publiés et qu'à tous les coups je pleure quelque part. Pas toujours sur la même image. Ça n'a pas vraiment d'importance de toute manière. L'important c'est qu'en poésie ou en prose, Gilles Vigneault m'a mise sur ma propre voie.

Le jour de Noël 2016, je suis allée voir Le goût d'un pays avec ma mère et deux de ses frères. J'aime Fred Pellerin, mais j'ai un vraiment gros faible pour Gilles Vigneault. Et à chacune de ses prises de parole, je me sentais vibrer aussi fort que l'adolescente que j'ai été vibrait en écoutant ses mots.

Et puis, tout de suite après avoir terminé mon texte, dimanche soir dernier, je l'ai vu à Tout le monde en parle. Je me suis encore une fois laissée happer par le personnage fantastique qu'il est. Et je me suis prise à penser qu'on a tendance à attendre la mort d'un homme pour le célébrer. J'ai eu envie de rompre cette tradition et de signifier à quel point sa présence dans l'univers artistique et social de notre coin du monde, a été une pierre angulaire dans le développement de la femme que je suis devenue.

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mercredi, avril 26, 2017

Jamais deux sans trois

Les trains de métro, les soirs de semaines sont des lieux étranges ; ni complètement vides ni particulièrement pleins, juste remplis à capacité agréable. Il y a quelques mois, sur la ligne orange quelque part entre 21h00 et 22h00, j'étais innocemment en train de lire un livre, bien plongée dans mon histoire, quand un homme surgit du wagon voisin (d'un vieil MR-63) et dès que le train se fut remis en marche après son arrêt à une quelconque station il s'était planté à côté de moi (me faisant faire un saut assez incroyable au passage) pour déclamer :

« Bonsoir, j'ai une annonce importante à faire. Mon nom est Éric, je vis dans la rue. Ce n'est pas une vie que j'ai choisie de bon cœur, mais c'est la mienne. Ce que je vis, ça pourrait arriver à tout le monde ou à n'importe qui. Il suffit d'une bad luck et le monde se revire à l'envers. Le dernier repas complet que j'ai mangé remonte à hier matin. J'aurais besoin de votre aide. Il me manque 12,50$ pour pouvoir me payer une nuit à l'hôtel, prendre une douche, dormir dans un vrai lit et manger ».

J'avais trouvé son laïus bien bâti et relativement touchant. Je savais qu'il avait raison au sujet des petites choses qui peuvent pousser les gens à la rue, mais j'ai résolu, il y a longtemps de ne pas donner de main à main, surtout pas dans mon quartier, parce que ce sont des plans pour que je me retrouve moi-même sur la paille, dans le temps de le dire, étant donné la multitude de mains tendues que je croise quotidiennement. Alors j'avais laisser à d'autres le soin de remplir la casquette qu'il tendait en me disant qu'il devait vraiment avoir une histoire à raconter, ne serait-ce que parce que la qualité de son langage dénotait une éducation qui pourrait ressembler à celle que j'ai reçue.

Il y a deux ou trois semaines, dans la même tranche d'heures, je l'ai vu changer de wagon à Berri, au moment où j'y entrais. C'était sur la ligne verte, mais je l'ai tout de suite reconnu. Au moment où le train s'était ébranlé, il avait refait exactement le même discours. Montant d'argent manquant inclus. Comme je m'attendais à son envolée, je n'ai pas cette fois fait le saut, malgré le fait qu'il était encore très proche de moi. J'avais alors commencé à avoir certains doutes sur l'utilisation qu'il pourrait faire du pécule qu'il ramasserait, sans toutefois le juger. Après tout, je dépense moi-même pas mal d'argent dans des choses qui ne sont pas si bonnes que cela pour moi, la cigarette en premier lieu.

Et ce soir, la même scène s'est reproduite. Encore sur la ligne verte. Je me suis même amusée à murmurer le laïus en même temps que lui, juste pour voir si ma mémoire m'était fidèle. Elle l'était.

Je ne le juge toujours pas, sa vie, ne doit pas être rose et toute forme d'aide doit-être la bienvenue. Mais, j'en arrive à la conclusion que je ne peux toujours pas nourrir toutes les mains qu'on me tend et que la solution de donner à des organismes est la seule viable pour moi.

Le plus ironique dans l'histoire, c'est qu'en sortant du métro Papineau, je suis allée m'acheter une pinte de lait pour mon café du matin et que je me suis fait demandé par un autre marginal de mon quartier si je pouvais lui payer un morceau de fromage. Je n'ai pas eu le temps de répondre puisqu'un commis d'épicerie est venu rappeler à l'homme question qu'il n'avait pas le droit de quêter à l'épicerie.

Heureusement qu'il y a des remparts comme ceux-là, sans quoi je me sentirais continuellement un peu trop égoïste pour mon propre bien.

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dimanche, avril 23, 2017

Laisser courir son imagination

Depuis quelques semaines, ma mère me pousse dans le dos pour que j'écoute la nouvelle série Anne à CBC. Elle adore le personnage et n'arrête pas de me dire que celui-ci lui fait beaucoup penser à moi. Je n'ai aucune peine à croire que la petite Anne rappelle la petite Mathilde au même âge : une imagination débridée couplée à une verbomotricité évidente sont des qualités qui me définissent bien, en tout cas, qui définissaient bien l'enfant et l'adolescente que j'ai été.

Personnellement, je suis une fan du personnage et de l'auteur depuis fort longtemps, en fait depuis que Radio-Canada a diffusé la série avec Megan Follows, au milieu des années 1980. Sans grande surprise pour personne, j'étais tombée sous le charme de la rouquine au vocabulaire flamboyant. J'avais adoré l'histoire et j'avais voulu connaître la suite au plus vite, ce qui fait que je m'étais procuré la plupart des livres de Lucy-Maud Montgomery traduit en français. À ma connaissance il m'en manque seulement deux et la seule fois où je suis tombée dessus, c'était à la bibliothèque. Mais bref, je me suis délectée des histoires de Lucy-Maud jusqu'à les connaître par cœur, toutes. D'ailleurs, je ne boude pas mon plaisir de temps à autres et je relis cette prose et m'attachant toujours autant aux protagonistes des histoires.

C'est donc avec une certaine appréhension que j'ai commencé à écouter la série. Premièrement, l'actrice principale est parfaite. J'ai toujours trouvé Megan Follows particulièrement ce qui ne cadrait pas avec la description qu'en faisait l'auteur. On est censé se demander tout le temps si oui ou non on la trouve jolie. Ce qui est actuellement le cas. Donc pour ce coup, je suis d'accord. Mais il y a plein de rallonges dans la télésérie. Ce qui me perturbe grandement. Ce n'est pas tout à fait l'histoire que je connais.

Comme je suis une femme pleine de nostalgie et de mauvaise foi, j'ai commencé par me dire que je n'aimais pas le résultat tant que ça. Pour me prouver que j'avais raison, j'ai relu le premier volume, en anglais de surcroît. J'ai aimé le texte comme je l'ai toujours aimé, sauf que... Sauf que j'ai été bien obligée de m'admettre que les rallonges de la série ne l'altèrent en rien, parce qu'elles permettent d'approfondir un paquet de détails et de les rendre plus crédibles. Il y a longtemps que je pense que toute la série est construite par un paquet de nouvelles littéraires mis bout à bout davantage que comme des romans. Il y a des énormes ellipses dans le temps, ce qui est parfois troublant.

Mais mieux encore, comme j'ignore le contenu des rallonges avant de les voir, je me laisse prendre par l'histoire, comme si je ne le connaissais pas du tout et je pleure tout le temps. À grosses larmes. Je suis touchée jusqu'à la moelle.

Par conséquent, je vais écouter le prochain épisode dès que possible tout en continuant à relire l'auteur dans le texte en parallèle. Et je laisserai courir ma propre imagination pour essayer de combler les ellipses qui ne l'ont pas été.

C'est à mon sens, un de mes plus grands plaisirs de lectrice...

jeudi, avril 20, 2017

Le bon siège

Quand on fait un voyage dans un tout inclus, on s'attend à certaines choses comme passer ses journées sur la plage ou à la piscine, prendre beaucoup de soleil et peut-être aussi faire de belles rencontres. Quelquefois, lesdites rencontres débutent fort tôt, dans l'avion entre Montréal et Cuba, dans le cas qui nous occupe. Quand on voyage seule, on se retrouve souvent près d'un hublot et on coure la chance d'avoir un voisin de siège inconnu. Ce n'est pas toujours heureux. Cette fois, j'ai attrapé la chance de la pas tout à fait débutante.

J'ai été placée à côté d'un couple un peu plus jeune que moi, mais pas tant. Nous n'avions pas quitté l'aéroport que déjà j'étais charmée par le sourire de la jeune femme à mes côtés, il était franc et convivial. Il m'est tout de suite apparu que le français n'était pas sa langue maternelle, mais elle comprenait tout ce que je lui disais et insistait pour que je lui parle dans ma langue, pour la pratiquer, me disait-elle. Elle l'avait dans ses racines, mais à la suite d'une séparation parentale tumultueuse, du moins c'est ce que j'en ai conclu, elle avait perdu à peu près les contacts avec ce langage, sauf qu'elle faisait de gros efforts pour y retourner, parce qu'elle aimait le fait que celle-ci apportait dans son bagage un certain nombre de valeurs qui différaient nettement de celles dans lesquelles elle avait été élevée. Je n'ai pas eu beaucoup de contacts avec le jeune homme étant donné de la géographie des lieux, mais il me semblait tout aussi sympathique. Bref, j'étais presque déçue de les quitter à ma descente de l'avion.

J'avais donc été ravie de me rendre compte que nous étions descendus au même hôtel, quelques heures plus tard. On s'était retrouvés par hasard au bar du lobby et dès qu'ils m'avaient vue, ils avaient décidé de me prendre sous leur aile. Parce qu'ils fréquentaient cet endroit deux fois par année, depuis des années. Ils connaissaient tout le personnel, les trucs à faire qui en valaient la peine et tutti quanti. À peine étions-nous arrivés que déjà ils m'invitaient à un dîner dans un village à proximité, tour de calèche inclus. Dire que de manger dans un resto un samedi midi, entourée de familles cubaines qui profite du congé hebdomadaire pour rigoler comme des fous avant de se rendre à la plage, m'avait complètement changée les horizons tient de l'euphémisme.

En plus de me présenter une kyrielle de personnages plus savoureux les uns que les autres, à la fois dans le personnel et parmi les autres vacanciers ils m'ont amenée à un méchoui de cochon, dans une famille cubaine. Avec les enfants qui courraient partout et tout ce qui s'ensuit. J'ai mangé-là un des meilleurs repas de ma vie, simple et goûteux. En compagnie de personnes charmantes et diversifiée qui jasaient dans un curieux mélange d'anglais et d'espagnol émaillé de français. Mon plus gros défi aura été d'être capable de tout comprendre, et de ne pas trop mélanger les termes anglais et espagnol lorsque je tentais de faire une phrase.

Une semaine dans de telles condition est bien vite passée. Nous nous sommes quittés à l'aéroport de Montréal en se disant qu'on devrait essayer de garder un contact, alors je leur ai donné mon adresse de courriel. Pour le moment, je n'ai pas eu de nouvelles, mais j'espère bien que cela viendra. Parce que des rencontres comme celle-ci, ne sont pas si courantes.

Mais contact à venir ou non, je la garderai en mémoire comme un merveilleux souvenir de voyage.

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samedi, avril 15, 2017

Désagrément mineur

J'ai toujours été agacée par les gens qui se sentent le devoir de partager leur musique au plus grand nombre comme si tout un chacun devait partager leurs goûts. Je dirais d'ailleurs, qu'à de très rares exceptions, je n'aime pas du tout les musiques qui me sont imposées. Bon d'accord, quand on passe une semaine dans un tout inclus, il est fort probables que les musiques des différents bars soient un tantinet redondantes et il est fort possible que la grande majorité des gens n'en puisse plus d'entendre des interprétations en espagnol des grands succès de Céline ou les quelques pièces dansantes du Buena Vista Social Club, mais dans ce cas ce sont des bruits de fonds normaux.

Là où j'étais, au cours de la semaine dernière, il y avait cet homme qui était la caricature du poil qui a mal vieilli. Il portait toujours des camisoles ou des t-shirts aux couleurs de groupes qui étaient très populaires dans les années 1980 et qui faisaient les beaux jours de Solid Rock à Musique Plus. Il portait une queue de cheval chétive sous une casquette de baseball usée à la corde et des shorts adidas qui semblaient tout droit sortis d'une garde-robe de l'époque sus-mentionnée. Il semblait avoir élu domicile dans le bar du lobby, même si je le croisais quelque fois au buffet, un homme doit se nourrir, mais la piscine où la plage ne semblaient pas faire partie de ses champs d'intérêts.

Je ne l'aurais sans doute pas plus remarqué que cela si ce n'avait été du fait qu'il déposait toujours sur sa table un amplificateur aux lumières criardes qu'il allumait à son arrivée et qui jouait tout au long de la journée et de la soirées des boucles et des boucles de musique de poil. Metallica, Def Leppard, AC/DC et autres machins du genre. J'ai été adolescente dans les années 1980, je connaissais donc une partie des pièces qu'il nous imposait. Je ne les aimais pas à l'époque et je ne les ai pas davantage prisées durant mes vacances, moins peut-être, si c'est possible. C'est difficile de ne pas tenir compte d'un individu dans un endroit aussi restreint que le bar principal d'un tout inclus à Cuba.

J'avais rapidement constaté, d'ailleurs, que je n'étais pas la seule à être irritée par ce partage musical inopportun. Certains groupes apportaient à leur tour un amplificateur, mais leurs musiques ne me dérangeaient pas parce que je ne les entendaient pas : elles étaient juste assez fortes pour que les convives en profitent et juste assez discrètes pour les autres vacanciers n'en aient pas vraiment connaissance. Les autres, se contentaient de choisir des tables le plus éloignées possible de la sienne en espérant bien inutilement pouvoir échapper à ce déversement intempestif de solos de guitare.

L'avantage d'avoir un tel personnage en présence, c'est que j'ai rapidement fait la connaissance de gens qui sourcillaient au même rythme que moi devant cet étalage. À coups de petites blagues, pas toujours tout à fait gentilles et de fous-rires bienvenus, nous avons créé des liens et je me suis ainsi retrouvée bien entourée pour le reste de mon séjour.

J'avais apporté 8 livres dans mes valises, mais je n'ai même pas eu le temps d'en terminer trois, tellement j'ai été prise par de belles discussions avec toutes sortes de gens intéressants.

Alors, à tout prendre, un poil qui a mal vieilli, c'est un moindre mal si cela m'a permis de faire d'aussi belles rencontres.

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mercredi, avril 05, 2017

Le prix de la liberté

Automne 2003. Officiellement, je suis toujours inscrite à la maîtrise, mais mon mémoire est sur la glace depuis un petit moment. Je n'ai pas d'énergie. Je travaille à temps complet au salaire minimum et faire aller mes neurones pour établir des liens entre les sources et la problématique (question posée par l'historien dans le but de démontrer une hypothèse) que j'avais émise est un défi que je ne sens plus en mesure de réaliser. Je ne le sais pas encore, mais je suis de plein pieds dans le pays des zombies.

Au cœur de ma détresse, mes dettes. Essentiellement des dettes d'études. Je me percois comme la sommes de ces dettes. Point à la ligne. Je tire le diable par la queue et ne me réalise pas. Mais surtout, je sens que je ne vaut humainement moins que ce que je dois à la société, financièrement en premier lieu. C'est dans ces circonstances que je suis revenue à Montréal et il ne m'aura pas fallut beaucoup de temps pour réaliser qu'en fait, je ne suis même plus en mesure de travailler. Je me sens tellement moche, que je suis persuadée que je n'ai même pas droit à l'aide sociale parce que je dois alors tellement d'argent que la société serait bien nouille de m'en donner d'autre.

À ma très grande surprise, la société me donne cet argent. Bien peu, je sais, mais quand même assez pour que je survive. En plus, elle me donne droit à des services d'aide psychologiques qui lentement, très lentement m'aideront à remonter la pente. Et je ne peux passer sous silence le fait que ma mère m'a hébergée jusqu'à ce que je sois en mesure de me trouver un travail et un nouveau logement. Pendant des années, je n'ai pas fait mes déclarations de revenus, fuite affolée de la petite poulette bien perdue que j'étais à l'époque. Et puis, j'ai commencé à travailler chez Renaud-Bray. Je me suis fait un nouveau cercle d'amis, j'ai recommencé à avoir une petite estime de moi. J'ai tenu ce blogue, ce qui m'a fait le plus grand bien et, éventuellement, j'ai fait face à ma musique, c'est-à-dire, mes dettes.

J'ai commencé à payer celles-ci à l'automne 2007, je crois. Après quatre ans à laisser courir les intérêts. Sincèrement, je ne voyais pas à quel moment j'en verrai la fin. Mais j'ai continué. Comme celles-ci avaient été reprises par le gouvernement, tous les retours d'impôts provinciaux auxquels j'aurais pu avoir droit étaient directement attribués au paiement de ma dette. Les premières années, je recevais par courrier un état de compte et puis, avec l'informatisation graduelle, je devais aller voir celui-ci sur le portail du gouvernement. Je n'y suis jamais arrivée, n'ayant jamais compris où ces données étaient cachées. La dernière fois que j'ai vu le solde, je devais encore plus de 10 000$.

Aujourd'hui, j'ai reçu un état de compte. Je ne dois plus rien. Je suis complètement libre de dette. Zéro, nul, néant, nada, rien. J'ai dû regarder le montant pendant une dizaine de minutes, totalement ahurie. Je le sais depuis vendredi, mais entre le savoir et le voir, il y a une différence.

Demain, je pars à Cuba. Ce voyage est prévu depuis la fin janvier. Mais il me semble que c'est une bien belle manière de souligner cette très grande victoire sur moi-même. J'ai gravi un Everest intime, à force de persévérance et de privation. J'y suis arrivée toute seule et sérieusement, je crois que c'est, à ce jour, ma plus grande réalisation.

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dimanche, avril 02, 2017

La prochaine visite

Hier, je suis allé dans un endroit où il y avait plein, plein de gens et de la belle musique. Au début, c'était long parce qu'il fallait faire « chuuuttt » tout le temps. Moi, je voulais lire un livre et le raconter à Maman et Grand-mamie, mais ça à l'air que je ne pouvais pas. Mais après, on pouvait parler et tout le monde le faisait en même temps. Il y avait beaucoup de personnes que je ne  connaissais pas, mais il y avait aussi des visages connus, comme Maman et Grand-mamie. Mais j'étais content quand je suis retourné chez-moi parce qu'au moins, chez-moi, je peux courir comme je veux.

Et magie dans la magie, aujourd'hui on a eu de la visite. Tatie-Mathie, Francis, Geoffroi et Grand-mamie. Tous en même temps dans ma maison. Wow ! J'étais content ! Je sais dire Francis maintenant, je dis « Cissis », il était très content que je sache son nom. D'ailleurs, quand on me demande mon nom, je dis « Nanan ». Je suis bon hein ? J'aime ça quand ils me rendent visite parce que j'ai plein de jouets à leur montrer. Mon robot, par exemple. Il danse et je danse avec lui ; on fait une super équipe tous les deux. J'ai aussi des livres, dont je peux tourner les pages tout seul et aussi faire partir la musique.

Quand je veux écouter la musique du Roi Lion, je pointe la radio du doigt et je fais un gros « Rouarrrrrrrrrrhhh ». On a mangé des bonnes crêpes avec des bleuets dedans et de la salade de fruits. Moi j'aime la salade de fruits parce que tout goûte différent et bon. Mais je n'avais plus du tout le goût de manger quand je me suis rendu compte que mes menottes étaient toutes sales et mauves. Je n'aime pas avoir les mains sales. Papa me les as nettoyées et tout de suite après j'ai fait le ménage de ma tablette (c'est-à-dire que j'ai tout jeté par terre à grands gestes de balayage). Sauf que les autres n'avaient pas fini de manger, alors j'ai fait de la pâte à modeler pendant qu'ils continuaient de manger. C'est moins salissant et je n'avais plus faim du tout.

Après le repas, j'ai joué avec pas mal tout le monde. On a fait des rondes et chanté plein de chansons qui ont des gestes. Je me suis caché et personne me trouvait jusqu'à ce que je sorte ma tête de ma cachette en disant « coucou !» Tatie et Grand-mamie ont couru après moi pour m'attraper. Moi j'allais super vite, mais je me faisais prendre quand même alors je riais, riais, riais. Ouf ! C'est plein de bonheur tout cela.

Et puis, on a chanté bonne fête grand-maman. Dans ma famille, on ne chante, pas juste une chanson, on en a tout plein. Et moi, même si je ne connais pas les paroles encore, je voulais faire partie de la fête alors je me suis levé et j'ai tourné, le sourire aux lèvres, je crois que c'était le moment préféré de Grand-mamie, c'est mon cadeau à moi, juste pour elle.

Mais, ils sont tous partis en même temps. Dans les bras de Maman, je regardais la voiture s'en aller, les yeux un peu tristes et beaucoup fatigués.

J'ai déjà hâte à la prochaine visite...

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jeudi, mars 30, 2017

Une tomate avec ça?

N'importe quel propriétaire de voiture, à Montréal, savait que sa voiture ne pourrait rester indéfiniment sous les bancs de neiges. De toute manière, les affichettes d'un orange violent se faisaient un plaisir de rappeler aux étourdis que l'heure, si elle n'était pas tout à fait venue, approchait à pas de géants.

Profitant de l'éclairage de la fin d'après-midi, les jeunes femmes s'étaient armées de pelles pour aller déblayer et dégager leurs véhicules. Le fond de l'air s'étant réchauffé passablement, la neige était beaucoup plus lourde que quelques heures plus tôt, ce qui leur permettait moult digressions sur tous ces muscles et autres ligaments que cet exercice, quasi forcé, leur permettait de découvrir. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, elles avaient entrepris de dégager les voitures, une à la fois, en discutant de choses et d'autres, en riant beaucoup.

Émilie et Catherine avaient remarqué, du coin de l’œil, ce voisin, pas tout à fait commode, qui les observait attentivement. Pas tout à fait commode qu'il avait l'habitude de s'exprimer par une série de grommellements qu'elles ne comprenaient que rarement. Elles n'étaient d'ailleurs pas tout à fait certaines que cette incompréhension soit due tant au ton utilisé qu'à la langue ne pouvant pas affirmer qu'il parlait anglais, français, italien ou un curieux mélange des trois. Elles ne se rappelaient pas avoir eu une discussion quelconque avec l'homme, même si elles l'avaient croisé souvent.

Après avoir terminé de dégager les voitures, les filles avaient constaté qu l'état du trottoir laissait désormais singulièrement à désirer. Aussi s'étaient elles attelées à la tâche de remettre à leur voisinage un espace piéton praticable. Les voyant faire, l'homme avait aussitôt commencé à les invectiver de l'autre côté du rempart de sa fenêtre. Évidemment les filles n'entendaient rien de cette harangue, qui semblait pourtant bien sentie. Se tournant vers Émilie, Catherine avait demandé :
-Tu comprends quelque chose toi
-Pantoute !

Faute de mieux, Catherine avait pointé son oreille droite à l'homme pour lui montrer qu'elle n'entendait pas. Celui-ci s'était alors précipité à l'extérieur, armé d'une batte de baseball, les invectivant à qui mieux mieux. Sidérées elles avaient fini par comprendre qu'ils avait interprété le geste de Catherine comme une accusation de folie. Polies, elles lui avaient calmement expliqué le malentendu et le monsieur les avaient gratifiées d'un « humph ! » avant de rentrer dans son domicile.

Philosophe Émilie avait conclu :

-Ça aurait pu être pire, genre une avalanche de tomates avant qu'on ai eu le temps de s'expliquer.
-Vu d'même...

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dimanche, mars 26, 2017

Toucher juste

- Les équipes sont mal fichues cette années, je trouve.
- Ouain, t'as raison, c'est full pas égal.
- Il aurait fallut qu'il soit dans l'autre équipe pour que ça aille de l'allure.
- Ben là, c'est d'la faute à Pierre Lapointe, il avait juste à se retourner sur le bon gars.

Je ne voulais pas vraiment écouter, en fait pas du tout. Mais j'étais fascinée par l'application des jeunes filles à détruire le banc de neige avec leurs petites espadrilles légères dans la froidure de cette soirée encre bien hivernale. Forcément, mes grandes oreilles traînaient dans leur sillage. Évidemment, je ne comprenais pas grand chose à leur sujet de discussion étant donné que je n'écoute pas La voix, mais j'en sais au moins assez au sujet de cette émission pour avoir compris qu'il s'agissait-là du sujet de préoccupation principal.

Mais une discussion d'ados n'est pas une discussion d'ado si elle ne passe pas du coq à l'âne sans rime ni raison.

- J'pense que pour moi non plus personne se retournerait. 
- Normal, tu ne chantes pas. 
- T'es nouille, c'est pas ce que je veux dire.
- (sourire pas contrit pour deux sous) 
- En tout cas, j'ai été surprise d'apprendre que Koriass était ami avec Isabelle Boulay.

De mon poste auditif, je me demandais bien le lien qu'il pouvait y avoir entre ces éléments. Mais bon, j'avais présumé que l'un ou l'autre avait pu faire une apparition dans l'émission qui venait sans doute de se terminer.

- Moi non plus je ne savais pas, je suis aussi surprise que toi. T'as pogné ça où ? 
- Ben, il l'a pas dit juste tout à l'heure ? 
- Pas Isabelle Boulay, les Sœurs Boulay, ce n'est pas la même chose pantoute franchement ! 
- Ah, je me mélange tout le temps... Faut dire que je n'écoute ni les unes ni l'autre. 
- Les Sœurs Boulay c'est bon tu sauras, Isabelle Boulay c'est juste les vieilles madames qui écoutent ça.

La dernière assertion étant faite en me pointant du menton, j'ai doucement ri dans ma barbe imaginaire. Plus tôt dans la soirée, j'avais eu cette discussion sur les tounes qui font brailler permettent de faire sortir le méchant quand on est en peine d'amour et Isabelle Boulay faisait partie des incontournables. Mais surtout, j'avais admis que ma chevelure se teintait désormais assez de blanc pour que ce soit visible à l’œil nu. La jeune fille avait, comme qui dirait, touché juste.

C'était la première fois de ma vie que je me faisais traiter de vieille.

Je ne suis pas certaine d'avoir tant prisé cette nouvelle expérience.

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jeudi, mars 23, 2017

Changer le cours des choses

Tu avais rêvé ta vie, bien avant de la vivre. Tu savais que tu étais bien mal partie dès le départ. Non, tu n'avais pas eu les bons parents biologiques, mais tu te savais tout de même assez chanceuse dans ta famille d'accueil, qui elle n'avait rien de sordide. C'était peut-être un peu trop bruyant, un peu trop essoufflant, un peu trop n'importe quoi pour que tu aies eu envie d'y rester trop longtemps.

Comme beaucoup d'ados, tu t'étais projetée dans le rêve qui commençait inévitablement par avoir ton appartement. Sauf que, vivre en appartement, ça coûte cher. Trop cher pour un petit salaire de commis de dépanneur. Ta chance, dans tout ça, c'est que dans le petit village où tu as grandi, il n'y a pas de cégep, alors forcément, tu devais quitter le premier pour pouvoir étudier et ça, tu y tenais. Parce que dans tes rêves il y avait toujours des tonnes de nouvelles choses à apprendre.

Alors, bien entendu, quand tu avais rencontré ce beau gars-là, au charme incendiaire, avec ses grands yeux noirs comme le fond d'un puits et cette fragilité, ce désir d'amour et d'absolu tu n'avais pas trouvé si étrange qu'il te propose immédiatement d'emménager chez-lui, même si au fond, vous ne vous connaissiez pas beaucoup. Tu t'étais simplement dit qu'il n'y avait aucune raison pour que tu n'ai pas autant que lui le courage de t'engager.

Cependant, tu avais vite compris que rien dans cette relation n'était sain. La petite fragilité du départ, s'était rapidement transformée en escaliers qui se déboulaient, en mots qui faisaient mal, en interdits de toute sorte. Assez pour que tu vives avec la peur au quotidien. Peur qu'il ait trop bu, peur qu'il pète une coche parce que tu avais décidé de faire quelques heures supplémentaires, peur que ta complicité avec des nouvelles copines du travail, ou du cégep, soit mal perçue.

Tu avais donc fermé ta grande gueule plus souvent qu'à ton tour, jusqu'à ce que la phrase « tu es la femme de ma vie » te devienne un cauchemar. Et tu savais que tu ne pouvais pas le quitter. Qu'il fallait qu'il soit celui qui termine la relation sans quoi les conséquences pourraient être fâcheuses pour toi. Mais tu avais sauté sur l'occasion de partir quand il t'avais parlé d'un break. Bien évidemment, tu voyais cette coupure bien différemment de lui. Bien évidemment tu rayonnais de toutes tes cellules, toutes tes fibres durant cette césure et tu avais aussitôt rencontré quelqu'un d'autre. Un gars bien simple qui ne t'offrait pas tant d'habiter avec lui, mais de te trouver un appartement à toi, en colocation, à la limite, pour que tu puisses goûter un peu à la liberté.

Tu avais alors pris toute ta force de vie dans tes mains, traverser les étapes comme il se devait, soit commencer par aviser la police que tu devais retourner chercher tes choses à un endroit où tu étais possiblement en danger afin de te donner une chance de changer le cours des choses. Le problème, c'est qu'avec ton beau grand sourire, ta force intérieure, ton bagout, on ne t'avais pas tout à fait prise au sérieux et que toute ton existence s'était arrêtée sous le coup d'une arme blanche quand tu pensais, au contraire, avoir fait très exactement ce qu'il fallait pour te sortir de cet enfer-là.

Faire ce qu'il faut, n'est pas toujours la solution, faut croire.

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dimanche, mars 19, 2017

Partir du bon pied

Le soleil irradiait, taquinant les passants de son air tout guilleret comme si le ciel ne venait pas tout juste de nous tomber sur la tête. Les quantités de neige amoncelées un peu partout, nous rappelait que tempête, il y avait eu. Quand, j'avais été voir l'état de la chaussée, la veille, la neige atteignait la moitié de la distance entre la poignée et le sol. Impossible donc de sortir de la maison sans pelleter. Je m'y étais donc attelée, comme la plupart des voisins. Au moins je n'avais pas à chercher une auto sous les congères.

Comme c'est souvent le cas après ces chutes de neige intempestives, la température était clémente. Assez en tout cas, pour que la plupart des gens que je voyais aient eu envie de laisser l'écharpe et autres lainages à la maison. Moi, je me sentais d'humeur à conquérir le sol, à profiter de cette ambiance festive avec l'impression que le printemps me guetterait au premier tournant, malgré tout.

J'avais donc décidé de me rendre au métro Berri à pieds, en suivant la rue Ontario, m'imaginant que celle-ci serait dégagée étant donné que ma petite rue l'était. Eh bien non. Je n'avais pas si tôt dépassé la rue Champlain que je me suis retrouvée prise dans un balais de camions de toutes sortes, plus gros les uns que les autres, avec des angles morts, vraiment très morts. Ne voulant pas m'ajouter aux tristes statistiques des personnes malencontreusement happées par une déneigeuse, j'avais attrapé l'autobus qui me suivait de quelques mètres. Évidemment, celui-ci n'avançait que peu, par à coups, et le chauffeur avait l'air totalement exaspéré de la situation. Si bien qu'il avait décidé d'arrêter sa course à Amherst, sans en aviser ses passagers.

Avant de comprendre qu'il ne repartirait pas, j'avais vu une femme courir dans le milieu de la rue Ontario en provenance de l'ouest. Elle était visiblement dans un drôle d'état, pas tant à cause de sa course effrénée que par la peur qui se lisait dans ses yeux. Elle était montée dans le bus, sans payer son passage et s'était laissée choir sur la banquette arrière. À ce moment, un immense homme s'était pointé à la porte de l'autobus, tapant dans la porte à coups très forts et criant un amoncellement d'insultes en anglais. Les femmes dans le bus criaient au chauffeur de ne pas le laisser entrer, mais celui-ci fit la sourde oreille et l'homme s'était engouffré dans le véhicule en continuant de pester « Don't ever call de cops on me again, you bitch ! » Et autres jolies petites déclarations dans le même genre. Ils étaient ressortis en moins d'une minute. Comme l'autobus ne repartait pas, malgré le fait que la voie soit enfin libre devant nous j'étais descendue à mon tour afin de me rendre dans un magasin d'électronique pour m'acheter un fil de téléphone parce que le mien était complètement hors d'usage depuis la veille.

J'avais fait mon emplette en vitesse, et payer le fil qu'on m'avait montré rapidement pour ne pas me mettre en retard pour le travail. J'étais arrivée pas mal plus à la dernière minute que selon mes habitudes et c'est là que j'avais réalisé qu'on m'avait vendu un fil pour téléphone Samsung alors que j'avais spécifié que j'avais un Iphone.

Il y a des journées comme cela, qui ne partent vraiment pas du bon pied...

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jeudi, mars 16, 2017

Interruptions involontaires

Je déambule généralement avec des écouteurs dans les oreilles, un peu, je présume, pour préserver ma bulle, beaucoup, pour continuer d'apprendre, parce que j'écoute rarement autre chose que la radio. Si d'aventure, ça arrive, je chantonne généralement allègrement avec mon baladeur, laissant, me semble-t-il savoir que je suis dans un monde qui n'appartient qu'à moi.

J'ignore, ce qui dans cette attitude prête à la conversation, toujours est-il que je me fait continuellement adresser la parole par des inconnus quand je ne m'y attends pas. C'est particulièrement vrai quand j'attends en file pour payer mes emplettes à l'épicerie tard le soir. Ça m'arrive assez régulièrement étant donné mon horaire atypique. On me raconte tout et n'importe quoi, ces derniers jours, la température en a beaucoup fait les frais. Dans ces situations, j'ai parfois l'impression d'être la première personne à laquelle mes interlocuteurs aient parlé de la journée. Alors, je les écoute en souriant et en essayant de ne pas prendre un air condescendant.

Quelquefois, mon tempérament bouillant est mis à rude épreuve. Parce que ce sont souvent des hommes qui m'adressent ainsi la parole, des hommes plus vieux que moi qui me racontent des bonnes blagues. Généralement très sexistes, ou salaces, bref, à des kilomètres de l'humour qui m'amuse. J'ai développé avec le temps, toutes sortes de stratégies pour répondre sans répondre et fermer la porte à d'autres commentaires que je pourrais trouver aussi malaisants que ces petites blagues malvenues.

Des fois, je me dit que le fait que j'écoute la radio n'est pas étranger à ces conversations impromptues. Surtout quand je syntonise des émissions qui me font rire, soit dans leur entièreté, soit dans certaines de leurs parties, parce que j'aborde alors un large sourire qui se décolle difficilement de mon visage. J'imagine que j'ai, à ces occasions, l'air avenant. Le plus drôle, c'est que lorsque je suis dans ce genre d'écoute, je ne veux généralement pas en manquer un iota, parce que justement, ça m'amuse et me détend. Je tente néanmoins de faire bonne figure, malgré le dérangement. Ce doit être un réflexe de service à la clientèle, dûment intégré.

La plupart du temps, je crois que tout ce résume à cela : ma face de service à la clientèle. Ça fait tellement longtemps que je suis aux premières loges des clients bêtes que je me fais un devoir de ne jamais faire sentir aux personnes qui me servent à leur tour, mes mauvais poils et autres aléas de l'existence. Peut-être que cette attitude dépasse un tantinet ma volonté et ouvre des portes à toutes ces parenthèses qui ne me font pas envie.

Ce que ces personnages ne savent pas, c'est que je suis une portraitiste du quotidien et que tout ce qu'ils peuvent bien me raconter finira un jour ou l'autre dans la sève de ce que je crée. Que ce qu'ils me narrent m'intéresse, ou pas...

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dimanche, mars 12, 2017

Changer d'angle

La pièce sentait l'humidité et la friture. Autour de moi, les gens trimballaient des cabarets bien remplis ou des gobelets de boissons chaudes. C'était une pièce lumineuse et bruyante, comme c'est fréquemment le cas dans les chalets de ski alpins les après-midi de fin de semaine. Ce n'était pas celui auquel j'étais habituée, c'était la première fois que je me retrouvais-là, mais je me sentais, somme toute en pays de connaissance.

Je ne me rappelle plus exactement pour quelle raison j'étais fâchée, ni précisément contre qui, mais je l'étais. Il me semble que ça avait un rapport avec les duos de remontées mécaniques et comme nous étions trois filles d'à peu près le même âge, ce genre de frictions étaient assez récurrentes, surtout en dehors du site sur lequel on allait descendre les pentes habituellement. Là, il y avait toujours un paquet de personnes que l'on connaissait suffisamment pour vivre des remontées agréables, à peu près en tout temps.

Bref, j'étais fâchée et comme toute ado qui se respecte, non comme toute moi qui se respectait, je me vautrais dans mon drame. J'étais incomprise, délaissée, maltraitée, choisissez l'attribut qui vous plaît dans le lot, je me les accordais tous, convaincue que personne au monde ne pouvait expérimenté pire journée que la mienne.

Selon ma bonne habitude, dans ce genre de circonstances, j'écrivais. Je n'avais pas de papier, pas de cahier avec moi, il était rare que je pense à apporter ce matériel indispensable, pourtant, à mes épanchements. Je me servais donc d'un napperon en papier pour exprimer toute ma frustration. Au bout d'un moment, un garçon inconnu était venu s'asseoir devant moi et m'avait parlé. Au début, sa présence m'avait irritée, parce qu'elle me forçait me sortir de mon auto-complaisance et que mes treize ou quatorze ans ne voyaient vraiment pas en quoi une discussion avec un inconnu aurait pu être plus intéressante que l’apitoiement dans lequel je versais.

Mais bon, il était rigolo, plein de confiance en lui et de charme. Il m'avait invité à aller faire une couple de descentes en sa compagnie, ce que j'avais refusé vu que l'heure du rendez-vous de fin de journée approchait à grands pas. Les filles étaient venues me cueillir sur ces événements et j'avais quitté mon nouvel ami sans trop de regrets. Je me battais avec le support à skis pour en déloger les miens quand il était venu à ma rescousse, me donnant franchement l'impression que j'étais une empotée de premier ordre, et j'avais rougi sous son regard amusé.

Il m'avait fait un tout petit bisou sur les lèvres avant de donner deux puissantes impulsions à ses skis pour s'éloigner de moi pour toujours.

C'est ce jour-là, je crois, que j'avais pris la décision que j'étais assez grande pour cesser de me cacher dans les gardes-robes pour éviter de donner la bise aux invités.

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jeudi, mars 09, 2017

Le soliloque

Sur le quai, un homme se tient près d'un renfoncement d'un mur. Il tient un journal à l'envers à la hauteur de son visage. À ses côtés, un chariot à roulettes, de ceux qui sont couverts pour permettre à leurs utilisateurs de laisser leurs emplettes au sec. Je sais qu'il traîne dans le secteur depuis un bout de temps parce que j'ai eu un mini souci de sac éventé, j'ai donc laissé passer un train avant de me récupérer entièrement, et j'ai bien vu qu'il n'a pas bougé de son emplacement.

Son refuge est situé exactement devant l'endroit où j'attends ordinairement le prochain train. Alors j'entends ce qu'il dit derrière son journal: « Madame, moi je peux vous nommer tous les préjugés racistes que vous portez ». Ça m'a saisie. Comme s'il s'adressait directement à moi, de l'autre côté de ses feuilles de papier qui lui tiennent lieu de paravent. Il soliloque des imprécations sur le racisme dont il se croit victime pendant les longues minutes qui s'écoulent avant l'arrivée du prochain train. Il a ce phrasé à la fois musical et caractéristique des gens nés dans un pays du Maghreb, mais installés ici depuis un moment déjà parce qu'il y a quelque chose dans l'ouverture des « a » qui trahit une longue accoutumance de la parlure québécoise.

Il règne une certaine tension sur le quai. Personne ne répond à l'homme, pourtant toutes l'ont entendu, et la plupart des hommes présents sur la scène aussi. C'est d'une évidence crasse qui se mesure à l'aune des coups d'oeil qui s'échangent, l'air de rien. Au bout d'un moment, le discours change et on l'entend plutôt dire: « Ils ont laissé leurs femmes agir comme bon leur semble et voilà ce qui se produit, plus de respect pour la parole des hommes ». Nous sommes trois à relever la tête simultanément. Il ne nous voit pas, puisque son journal est toujours stratégiquement placé à la hauteur de son visage. Le malaise sur le quai, lui, est de plus en plus palpable. Personnellement, je pourrais avoir bien des choses à répondre à ce genre de discours, sauf que je suis convaincue qu'aucune discussion n'est possible : l'homme semble bien arrêté sur ses positions et sa mise en scène toute personnelle, laisse croire qu'il a envie d'accuser, pas d'entrer en dialogue.

Je suis à peine soulagée quand le métro rentre en gare. Même si j'avais vu l'homme, un peu plu tôt rester à son poste, je me dis que dans l'espace confiné d'un wagon, son discours serait encore plus audible et dérangeant. Il reste sur le quai tandis que tous ses auditeurs involontaires entrent dans la voiture. Et comme les portes se referment, on entend un soupir collectif. Je ne sais pas si nous avons peur de sa différence, de sa colère, de son esprit de vengeance, mais visiblement quelque chose nous titille le groupe. Même si nous sommes tous étrangers les uns pour les autres.

Au fond, ce n'est qu'un marginal de plus qui se tient sur le même quai, de la même gare, que tous les autres que je vois, qui m'effraient un peu par leur différence, leurs discours paradoxaux, agressifs ou même haineux. À cet endroit précis de la jungle urbaine, ils revendiquent leur droit de cité. Ils me mettent souvent sans dessus-dessous cependant ils ont autant le droit d'y être que moi.

Que je me le tienne pour dit...

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dimanche, mars 05, 2017

Trame sonore

Je ris souvent de mon accent quand je tente de parler une autre langue, particulièrement l'anglais qui est la seule autre langue que le français dans laquelle je puis soutenir une conversation. Mais je n'ai décidément pas les muscles buccaux assez travaillés pour y être bonne, c'est une vérité de la Palisse puisque dans ma bouche, white, right et write sonnent exactement de la même manière. Au moins, suis-je parfaitement capable de me faire comprendre et de comprendre mes interlocuteurs.

Ceci n'a cependant pas toujours été vrai. J'ai aimé des chansons, particulièrement à l'adolescence, sans en saisir le sens et sans trop me poser de question non plus. J'aimais la musique, c'étaient des pièces à la mode, c'était suffisant. Avec le temps, j'ai apprivoisé cette langue, je la lis bien, la parle convenablement, si on fait abstraction de l'accent et quelquefois même, le temps où je mes oreilles se mettaient systématiquement en mode absence quand on parlait anglais à côté de moi me manque. Aujourd'hui, je comprends aussi aisément une conversation dans cette langue que dans la mienne, à tout le moins dans les rues de Montréal.

Mon passé de joyeuse ignorante me revient néanmoins souvent au visage. Hier nous avions cette discussion à cause d'une chanson qui jouait à la radio du magasin. Je ne le connaissais pas du tout à l'énorme surprise des employés. C'était une ballade assez sirupeuse de celles dont sont friandes les pré-ados ou les très jeunes ados. Ça avait été populaire au début des années 2000, à peu près à l'époque ou j'étais personnellement en plein milieu du pays des zombies, ce qui fait que je n'étais pas du tout surprise d'avoir complètement loupé cet épisode musical. D'autant que je me suis débranchée des radios commerciales depuis bien avant cette date alors l'étendue de mon ignorance en musique pop anglo est plus que vaste.

Bref, une employée m'a alors dit qu'elle avait un attachement tout particulier à cette chanson parce qu'elle avait été la trame sonore de son premier slow et de son premier french. Tout naturellement elle m'a demandé quelle avait été la chanson pour moi. J'ai donc répondu que le premier slow était Careless whisper. J'allais laissé ça là sauf que je n'ai pas pu résister à la question muette des grands yeux verts qui me regardaient en attendant la suite. J'ai fini par dire que le premier french avait eu lieu sur Take my breath away et que ça avait été aussi agréable qu'un traitement de canal. Penchant la tête sur le côté gauche, l'employée m'a alors dit : « ah ben au moins, ça fite »

Et je me suis aperçue qu'elle avait raison. Je n'avais jamais associé la signification des mots du titre de la chanson avec les événements, parce qu'évidemment, dans ce temps-là, je n'avais absolument aucune idée de ce que ça voulait dire.

Comme quoi, dans la vie, parfois, les trames sonores sont aussi bien accordées à la réalité que dans les films, même si je sais fort bien qu'au sens figuré le titre de la pièce avait quelque chose beaucoup romantique que mon premier baiser mouillé.

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jeudi, mars 02, 2017

La bonne parole

À mon arrivée au travail aujourd'hui, j'ai été informée qu'un drôle de zigoto était venu hanter nos locaux en fin de soirée hier. Rien de bien méchant, seulement, il revenait d'une soirée de prières et il promenait son prosélytisme en faisant semblant de magasiner des dvd. Il avait passé une bonne demie-heure avec la libraire à essayer de la convaincre de suivre son cheminement religieux. Le gestionnaire en présence avait du intervenir de manière assez claire pour que le jeune homme finisse par quitter la succursale et laisser la libraire en paix. Mais il était revenu à deux reprises, mais n'avait fait que traverser en voyant que le gestionnaire était bien présent sur l'aire de ventes.

À vrai dire, nous ne nous attendions pas à le revoir de sitôt. Mais non. Vers 19h45, il est entré. La libraire m'a tout de suite avisée que c'était le zigoto en question, et m'a informée du même souffle qu'elle ne le servirait pas. J'étais bien d'accord avec cette décision. D'autant que ça fait partie de mon travail d'aider les employés dans des situations inconfortables, je peux d'ailleurs affirmer que je suis très douée pour éviter de tomber dans ce genres de discussions et mettre clairement mes limites.

À peine arrivé, il s'est dirigé vers la libraire d'un pas alerte et lui a demandé un film précis, qu'il était certain d'avoir vu la veille, mais qui n'était plus en rayons. Elle avait fait la fille de l'air et j'ai pris le client en charge comme si de rien était. C'était un drôle de jeune homme, dans ce qu'il dégageait autant que dans son apparence. Il était roux et avait les yeux bleus foncés. Ça donnait l'impression que ses yeux étaient aussi noirs et faux que ceux des personnages de personnes hantées par un mauvais esprit dans les films d'horreur et de science-fiction. Pas rassurant. J'avais rapidement trouvé le film qu'il cherchait, tandis que ses questions se mettaient à me pleuvoir dessus. Je débutais la seconde recherche quand il m'a annoncé qu'il était venu la veille et que la libraire avait été si gentille, mais que visiblement elle n'était pas prête pour sa bonne parole.

Sans le regarder, je lui avais répondu que ce n'était certainement pas judicieux de venir dans un commerce, propager sa foi avec des gens qui n'en avaient pas nécessairement envie et qui avait des obligations à remplir vis-à-vis leur employeur, ce qui ne comprenait pas, évidemment, de porter une oreille attentive à des partages comme celui qu'il avait fait. Du coin de l’œil, à ce moment, je voyais la libraire se faufiler entre deux allées pour pouvoir aller rire en paix, un peu plus loin. Il m'avait alors répondu « Ah, vous non plus, vous n'êtes pas prête ». Il s'était détourné illico, et avait poursuivi sa fouille afin de trouver un troisième titre pour compléter la promotion dont il voulait profiter. Je ne sais pas trop comment il s'était débrouillé pour tout de même me faire connaître d'autres informations qu'il jugeait de première importance, mais toujours est-il que j'ai su, en quelque chose comme trois minutes, qu'en fait il avait fait de la prison et qu'il était schizophrène.

Bon... Je n'ai rien contre les marginaux, je comprends qu'ils ont tout un cheminement à faire pour s'accepter et se faire accepter, je sais que je n'ai été ni bête ni méchante avec lui, mais je ne suis pas le genre de femme à qui on peut venir partager la bonne parole et que j'en sois ravie, surtout lorsque je suis au travail et que je me sens d'autres responsabilités que celles d'être la psychologue des clients de passage.

Il avait fini sa sélection, avait complété ses achats et à notre grande surprise, il m'avait dit en quittant : « Merci madame, pour votre gentillesse ».

Comme quoi, mettre une limite, n'est pas toujours si mal perçu que ce que l'on pourrait croire.

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dimanche, février 26, 2017

Le prix d'un plaisir

Depuis mon transfert, les emprunts n'étaient plus permis, du moins, dans notre succursale. Parce que que seuls les employés ayant terminés leur probation peuvent emprunter et que dans la situation qui nous occupe, il était beaucoup plus simple de suspendre ce droit jusqu'à la fin des probations de tout un chacun. Et puis, la gestion des emprunts n'est pas si simple que ce que l'on pourrait croire.

D'abord, bon nombre d'entre eux, reviennent dans un état qui nous obligent à demander l'achat de l'objet. Ce qui provoque des situations malaisantes parce que cette dépense n’apparaît pas spontanément dans le budget d'un employé. Ça m'est d'ailleurs arrivé plus souvent qu'à mon tour, à l'époque où je sortais à peine du pays des zombie, que j'avais un poste de 15 heures semaine et que je n'avais aucunement les moyens de me payer un livre à 40$ même avec un rabais. Il va sans dire que j'avais perdu l'habitude d'emprunter des livres. Cependant, depuis quelques mois, plusieurs livres me faisaient de l’œil et que malgré le fait que mon salaire ne soit plus le même qu'à mes débuts, un moment donné on ne peut pas tout acheter.

J'ai donc rempli le formulaire d'emprunt pour deux volumes, avant de quitter le travail hier. Évidemment, quand j'ai mis le nez dehors avec mon précieux butin, il pleuvait. Non, il délugeait. J'avais pris la peine de mettre lesdits livres dans des sacs de plastiques, deux pour être précise, histoire de me donner une chance. Mais quand même. Je m'étais donc pressée pour atteindre le métro j'avais attendu l'autobus à Papineau, ce que je ne fais jamais, afin d'assurer l'arrivée à bon port à ces objets qui n'aiment pas la pluie.

Mon attente avait été vaine : l'autobus n'est pas passé. Loi de Murphy ? Peut-être toujours est-il qu'après 10 minutes d'attente suivant l'heure de passage prévue dudit bus, je m'.tais mise en marche. Heureusement, je change très peu souvent de sac de transport et celui-ci dissimulait un parapluie, oublié là depuis la dernière ondée de novembre. Ça faisait longtemps que je savais qu'il fallait que je le change car son imperméabilité laissait décidément à désirer, mais ça et rien du tout, j'avais choisi le parapluie.

Je ne sais pas trop comment j'ai fait pour parcourir l'itinéraire du métro à chez moi, entre les voitures qui m'éclaboussaient, les rafales qui retournaient sporadiquement mon infidèle parapluie et les trombes d'eau qui me coulaient sans arrêts sur le dos. Toujours est-il que j'ai fini par arriver, saine et sauve à domicile. La première chose que j'ai faite après avoir enlever mes vêtements mouillés, et d'enfiler un pyjama sec, a été de vérifier l'état des livres. Je me donnais l'impression d'être une archiviste devant une œuvre particulièrement précieuse et défraîchie par le temps, j'avais posé des serviettes sur la table avant d'éventé doucement et méticuleusement les sacs de plastique.

J'ai été aussi soulagée que ravie de constater qu'ils n'avaient pas pris une goutte. Je pouvais donc me préparer une boisson chaude avant de m'enfoncer dans le divan armée d'une douillette et pouvoir enfin les lire.

Il y a des combats comme ceux-ci qu'on ne s'imaginait pas avoir à mener, mais ils donnent une saveur particulière au plaisir.

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jeudi, février 23, 2017

Jours de plages

J'ai grandi à une époque lors de laquelle, il me semblait que chaque famille québécoise comportait au moins un ou une Michel-e. Dans le cercle d'amis de mes parents, ils étaient nombreux. On pouvait crier « Michel » à peu près n'importe où et être certains qu'un adulte de confiance, qu'on connaissait depuis la naissance, se tourne la tête pour nous venir en aide. C'est dire à quel point confiance, rimait pour moi avec ce prénom.

C'était tout à fait pratique quand nous partions en vacances, plusieurs familles à la fois, au bord de la mer. Pour moi, c'était la magie de Noël au cœur de l'été. Pas tant à cause des cadeaux que de l'effervescence joyeuse qui accompagnait ces escapades. Souvent, des jeunes filles nous accompagnaient en tant que gardiennes. Ainsi, les parents pouvaient faire la fête et n'avoir pas à se lever avec les poules, en même temps que leur progéniture exubérante qui n'avait de cesse de courir après le soleil dès que celui-ci se pointait le bout du nez. Dans le lot, il y avait des Michel que je connaissais plus que moins et d'autres que je connaissais moins que plus. Peu importait au fond, on pouvait crier « Michel » comme d'autres enfants appelaient à l'aide.

Évidemment, à cette glorieuse époque, les adultes ne m'importaient pas beaucoup. Je ne savais que peu de choses de leurs personnalités respectives. Ce que j'en comprenais ne se rapportait qu'à leurs rapports avec moi. Ce qui comptait, c'était de participer activement aux jeux sur la plage, ou ailleurs, de faire partie du groupe des enfants turbulents. Nous étions nombreux. Nos pauvres parents ont dû attraper bon nombre de cheveux blancs durant ces semaines estivales.

Un jour, je devais avoir une dizaine d'années, nous étions en vacances sur la Côte-Est américaine, et l'activité que tous attendaient était d'aller visiter une maison hantée. Pour une raison que j'ignore encore aujourd'hui (mais je soupçonne fortement que j'étais impossible à sortir de l'eau), j'avais manqué l'activité. Je me rappelle avoir été dans tous mes états à cause de cela et finalement, un Michel m'y avait amenée avec sa plus jeune fille. Erreur et terreur. J'avais eu tellement peur. Je m'étais retrouvée complètement figée avant de franchir une plaque de verre, après avoir senti des machins gluants autour de mes jambes, incapable d'avancer, avec un acteur qui essayait de me faire comprendre en anglais (que je ne parlais ni ne comprenais) que rien n'était vrai. Le Michel en question, au début, s'était moqué, accentuant le jeu, mais avait fini par nous bercer de sa voix grave pour nous rassurer et nous permettre de sortir relativement indemnes de ce périple.

J'ai aussi des souvenirs de plages francophones. Des plages balayées par le vent des Îles. Comprendre Îles-de-la-Madeleine. À courir après les vagues, de celles qui vous renversent. Nous étions généralement six à se jeter dans leurs bras, trois hommes et trois adolescentes. Nos pères. Je sais que, nous les filles, le faisions par pur plaisir de l'eau, parce que le bonheur dans ce début d'adolescence s'apparentait beaucoup à passer du temps dans les vagues ou sur le sable. Mais beaucoup plus dans les vagues. Pour nos pères, je présume qu'il y avait une part de volonté de protection. Mais nous n'y voyions que du feu toutes absorbées que nous étions à nous frotter à un danger, somme toute, contrôlé.

Aujourd'hui, un Michel s'est endormi pour la dernière fois. Paisiblement, selon ce que j'en sais. Avec lui, un grand pan de mon enfance est parti. Ma tristesse n'a aucune commune mesure avec celle de ses très proches, mais ce soir, je sais que plus jamais sa voix de baryton ne me réconfortera contre des peurs réelles ou imaginaires ni contre vents et marées.

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dimanche, février 19, 2017

Les trous du pavé

J'en avais entendu parler depuis longtemps. Elle revenait dans les conversations de manière aléatoire, simplement parce qu'elle était. Une vieille dame, autonome, décidée, drôle. Du moins, c'était l'idée que je m'en faisais.

C'était la matriarche d'une smala d'hommes. Elle avait fabriqué des hommes qui à leur tour avaient fabriqué d'autres hommes, et ainsi de suite jusqu'à des arrières petits fils qui portaient tous le gène de la taquinerie intempestive. Elle le savait et s'en amusait plus que quiconque. Mais elle savait aussi que c'était avant tout des hommes de cœur, capables de surmonter toutes sorte de défis avec humilité, dignité et pugnacité.

Je ne l'ai rencontrée que deux fois. Lors des anniversaires d'un de ses petits fils, qui est aussi mon beau-frère. La première fois, c'était une grosse fête, qui soulignait un chiffre rond. Évidemment qu'elle était l'invitée la plus âgée, mais elle semblait si heureuse de faire partie de la fête, si heureuse de pouvoir partager une petite fenêtre dans la vie de ce jeune homme qu'elle aimait de tout son grand cœur. J'avais passé quelques minutes à discuter avec elle et son fils, elle m'avait chanté les louanges de toute sa descendance, m'expliquant à force d'exemples à quel point elle était chanceuse de les avoir dans sa vie. Je me rappelle de lui avoir répondu en riant qu'elle y était certainement pour un peu dans ces personnalités qu'elle trouvait si charmantes, puisqu'elle en était la matrice originelle. Elle m'avait regardée surprise, comme si cette idée ne lui avait jamais traversée la tête.

Depuis cette rencontre, je demandais régulièrement de ses nouvelles à mon beau-frère ou à son père qu'il m'arrivait de croiser de temps à autres. Je les savais ravis de me fournir l'information. Depuis quelques mois, les nouvelles étaient moins bonnes. Il y avait plusieurs indices patents que l'âge poursuivait son œuvre, l'installation d'une certaine fragilité accompagnée de cette forme de déséquilibre propre au grand âge.

Je l'avais revue l'été dernier. Elle était toujours agile intellectuellement, mais n'aimait pas se sentir assez diminuée physiquement pour ne plus pouvoir être l'hôtesse des événement auxquels elle participait. Elle rechignait à ne plus pouvoir faire les interminables allez-retours entre la cuisine et la salle à manger, les bras chargé de plats. C'était une journée en plein air, sauf que je comprenais que pour elle, ne plus pouvoir servir les autres, était un leitmotiv lancinant, un manque réel, malgré le fait que son fils lui rappelait gentiment qu'elle n'avait jamais vraiment aimé recevoir.

Elle m'avait bien amusée ce jour-là puis qu'elle avait demandé à prendre son arrière-petit-fils, mais avait déclaré, je dirais dix secondes après qu'on l'eut déposé dans ses bras, que l'enfant n'aimait pas cela. Je le lui avais repris, bien contente de pouvoir faire une nouvelle tournée de câlins à ce petit bonhomme que j'aime de tout mon cœur.

Il y a quelques jours, elle s'est éteinte. Laissant ses hommes dans le deuil. Je ne les connais pas tous, mais je sais qu'elle manquera quotidiennement à ceux que je connais.

Comme un grand trou crevé sur le pavé et que l'on ne peu pas contourner.

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