jeudi, janvier 19, 2017

Pour un peu de hasard

Sur le balcon délavé, une boîte en carton éventée par la bise hivernale et les tourbillons neigeux laissaient voir le contenu d'une histoire qui s'était terminée abruptement. Un peu de quotidien, un peu de prévisionnel, tout de ce que l'on sème derrière soi afin de se bâtir un espace dans la vie de l'autre. Un contenu désormais futile parce que les objets en question ne retrouveraient plus jamais leur utilité dans le la vie de leur propriétaire, marqués qu'ils l'étaient désormais par leur passage sous les intempérie, mais surtout dans cette envie de créer qui ne se concrétiserait plus.

À quelques rues de là, une femme versait des larmes amères, après être passée plusieurs fois devant la maison, en espérant vainement que la boîte qui lui était pourtant destinée, eut disparu comme par magie. Comme si le fait de ne pas la ramasser pourrait faire en sorte que tout des derniers jours soit effacé et que les objets puissent retrouver les interstices qu'ils avaient trop brièvement occupés. Il n'en serait rien, la femme le savait très bien, mais elle savait aussi qu'elle n'aurait peut-être jamais le courage de grimper seule les marches de ce logis pour aller récupérer les traces de la rupture.

Dans une chambre qui ne lui ressemblait plus, une jeune homme regardait la neige s'amonceler sur les rebords des fenêtres sans vraiment s'en apercevoir. Son cocon était solide, à des kilomètres du lieu réel où il se trouvait. Ses rêves ambitieux à sa toute personnelle échelle, commençaient à se tisser dans la trame de la réalité : un premier pas vers l'avenir qu'elle se dessinait depuis tout petit. Plus rien d'autre que la lettre d'acceptation qu'il tenait dans sa main moite n'avait d'importance, ni les cris de ses sœurs absolument inconscientes du moment de grâce qui l'habitait, ni la vibration incessante de son téléphone, ni les bruits en aigus des alertes de son ordinateur ne parvenaient à le sortir de sa tête. Pour la toute première fois de sa vie, se disait-il, il voyait son avenir.

À la table d'un café bondé, deux femmes ajoutaient patiemment les couches de peinture aux céramiques qu'elles tentaient de créer. C'était un premier rendez-vous passablement étrange parce qu'elles ne parlaient pas la même langue et arrivaient difficilement à communiquer dans un langage tiers qui était inconfortable pour l'une comme pour l'autre. Et pourtant, elles étaient bien dans le silence qui les enveloppait la plupart du temps, se jetant des regards inquisiteurs, histoire d'être bien certaines de comprendre ce qu'elles vivaient.

Après un premier rendez-vous, un homme arpentait lentement les derniers mètres qui le séparait de son domicile, pas tout à fait certain que l'énergie qui l'animait pourrait se taire une fois arrivé. Le cœur en bataille, les émotions au garde-à-vous. Il s'y était pourtant rendu à reculons, bien armé de mauvaise foi. Sachant d'expérience que ces rencontres prévues par d'autres ne servaient généralement pas à grand chose. Il s'était cru solidement emmuré dans son armure qui ne cédait plus aux femmes qui pourraient l'atteindre. Mais à cette minute précise, il se voyait tel un cheval fou qui hurle comme un loup d'avoir été touché.

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dimanche, janvier 15, 2017

Quand le ridicule ne tue pas

Dans mon petit magasin, que les clients n'avaient pas encore vraiment découvert, nous avons tout de même vécu quelques journées, avant Noël, lors desquelles il y avait un peu trop de clients pour le nombre d'employés disponibles. Ça ne durait jamais très longtemps, néanmoins, il nous fallait sillonner les rangées en s'assurant que tout ceux qui avaient besoin d'aide avaient reçu les réponses qu'ils recherchaient.

C'est dans ces circonstances que je me suis rendue dans la section des jeux de société qui était bondée. Ça me donnait l'impression qu'il y avait un mur devant le mur. Un mur mouvant et bruyant certes, mais un mur tout de même. J'avais donc lancé un « Est-ce que quelqu'un a besoin d'aide ? » à une quelconque planète potentiellement en orbite de cet univers et comme personne ne me répondait, j'allais tourner le dos quand une voix d'homme m'a répondu : « Ben moi madame, j'aurais besoin d'aide. »

Je m'étais donc rapprochée de lui et avait fait mon travail. C'est-à-dire, tenter de cerner ses besoins, goûts, le pris qu'il voulait ou devait y mettre, bref, le genre de chose que je fais à tous les jours. Comme beaucoup de clients de dernière minute, il était un tantinet désemparé. S'il était là, c'est qu'il n'y avait eu, au préalable, aucune illumination évidente. Il devait acheter un jeu, autour de 25$ pour un party de famille, pas la sienne immédiate, c'est ce que je supposais parce qu'il semblait totalement largué quand aux goûts de tous et chacun. Vu de cet angle, la discussion était, évidemment un peu plus longue que lorsqu'un client arrive avec un titre très précis. Puisque dès lors, que nous l'ayons ou non, les pistes elles, sont nombreuses.

Bref, nous en étions dans les balbutiements de l'exploration de ses besoins et quelque chose me titillait l'oreille ; sa voix. Je savais que je la connaissais. Assez en tout cas, pour perdre le fil de ce que j'étais censée faire, soit l'aider à trouver ce dont il avait besoin. Au bout, de quelques minutes, j'avais fini par lui demander, à brûle pourpoint : «  Désolée, ma question n'aura aucun rapport, mais vous êtes journaliste, n'est-ce pas ? » Il m'avait regardé, sidéré. Un peu mal à l'aise de ma propre audace, j'avais ajouté en vitesse : « ben j'ai un problème de l'ordre de la santé mentale avec la première chaîne de Radio-Canada, c'est comme si j'avais une perfusion sanguine avec elle, je l'écoute tout le temps, sauf que je serais tout à fait incapable de dire votre nom ».

Il me l'avait dit. Je l'avais alors immédiatement associé à une ou deux émissions de ma connaissance, contente de le replacer véritablement. Mais lui, me regardait comme si j'étais une extraterrestre. Vraiment. J'étais gênée et tout à fait mal à l'aise devant son regard perçant. J'avais donc tenté de revenir au sujet de départ, sans grand succès puisqu'il ne semblait plus du tout y être. Pendant ce temps, évidemment, il y avait un paquet d'autres personnes qui me faisaient signe. Je lui avait donc résumé, les suggestions qui me semblaient les meilleures en m'excusant avant de passer au prochain client.

Il avait fini par faire un choix, mais avait attendu que je sois de nouveau disponible avant de quitter le magasin pour venir me dire : « Vous savez madame, nos collègues de la télé se font reconnaître parfois, dans des endroits publics, mais c'était la toute première fois qu'on m'identifiait à cause de ma voix. Vous avez fait ma journée. Merci ». Et il s'était éclipsé.

À tout prendre, ma petite dénonciation ne m'avait rien coûté et lui avait fait plaisir. Même si au passage je m'étais sentie singulièrement ridicule. Et comme ça ne me m'a pas tuée, je sais que je vais recommencer.

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jeudi, janvier 12, 2017

Les yeux du silence

J'ai souvenir d'un petit garçon à la chevelure claire et aux grands yeux noirs. Je sais bien que je l'ai connu dans ses premiers balbutiements dans l'existence puisqu'il est mon cousin et que nous avons quelques douze ans de différence d'âge. J'ai sans doute catiné le bébé qu'il a été, mais je me rappelle surtout qu'il était un enfant timide, très timide. Il se cachait volontiers dans les jupes de sa mère, les jambes de son père ou derrière son grand frère. Et je présume que lorsque ledit grand frère a trois ans de plus que soi, il est vraiment plus grand qu'on ne l'est.

Il me semble qu'il ne parlait pas. Pas qu'il ne savait pas parler, mais il observait la meute impressionnante de cette famille sans entrer en dialogue directe avec elle. Si ce n'est sa cellule familiale immédiate et un de mes frères. Je ne sais pas si c'est parce que ce dernier était bon avec les Legos, si c'est parce qu'il jouait de la guitare ou encore parce qu'il avait un talent certain pour animer les foules (y compris les plus jeunes membres de cette famille élargie), ou peut-être à cause de l'ensemble de cette œuvre. Toujours est-il que j'ai tôt eu l'impression que mon frère avait été pas mal le seul à être capable de créer un pont avec ce petit garçon timide.

Je n'aime pas être en reste. Je n'avais pas les talents de mon frère, mais j'aime les gens et j'étais curieuse de faire la connaissance de ce cousin rétif. Alors, j'allais les regarder jouer et je lui posais des questions. Au début, il me répondait par monosyllabes, puis, avec le temps, il développait, un peu. Il me saluait même, si j'étais dans le secteur quand il arrivait.

Tout a changé le jour ou il a attrapé l'adolescence de plein fouet. Comme si cet état de fait le mettait un peu plus dans le même groupe que ceux qui le précédaient de peu. Et il avait développé un amour de la musique en général et de la guitare en particulier qui lui permettait, je suppose, de se sentir un peu plus dans son espace. À la surprise générale, il s'était mis à jaser de tout et de rien avec un à propos humoristique et candide. Et si beaucoup d'entre nous ne le connaissaient pas ou peu, lui nous connaissait Je crois qu'il a passé les 12 premières années de sa vie à nous observer. Il n'avait peut-être pas une grande langue, mais certainement de grandes oreilles (au sens figuré, s'entend).

Il n'a jamais perdu son habitude d'observation. Ses pérégrinations musicales l'ont amené partout et ailleurs. Il est rare qu'il fasse étalage de son ses réussites dans le domaine, sauf pour admettre qu'il gagne sa vie avec la musique. Par contre, il nous régale désormais de petites historiettes toutes plus anecdotiques les unes que les autres, sur son métier. C'est toujours fait avec la même candeur et le même intérêt pour ceux qui l'entourent. Jamais de mesquineries inutiles, comme si cela ne faisait absolument pas partie du milieu dans lequel il fraie.

Des fois, juste pour le plaisir, je lui pose une question sur une guitare. Je ne comprends généralement pas grand chose à la réponse, mais je le laisse s'envoler dans sa passion et je retrouve un peu le petit garçon qui ne parlait de rien d'autre que de ce qui l'intéressait passionnément. Généralement, il s'arrête en cours de route, saisit soudain par mon incompréhension, et il me demande comment je vais.

Beaucoup gens vivent avec des œillères, lui a choisi de vivre avec des antennes.

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dimanche, janvier 08, 2017

Coups de chimères

Ça avait duré plusieurs mois. Plusieurs moi à sentir monter une certaine forme d'attirance à laquelle je ne croyais pas du tout au départ. D'abord, il était plus jeune que moi, ensuite il était en couple et je n'ai jamais été particulièrement friande des amours d'autrui. Mais à toutes les fois où je mettais les pieds dans le commerce où il travaillait, et bien entendu, je me trouvais toutes sortes de raisons pour y aller, il venait me saluer, placer des choses dans la rangée où je me trouvais, l'air de rien.

Je rougissais alors comme une débutante, tâchant tant bien que mal de le cacher, sans y arriver tout à fait, je crois. Au départ, nous nous étions contentés d'échanger des banalités sur tout et sur rien, puis on s'était aperçus que nos points de vue sur à peu près tout divergeaient. Alors on se piquait constamment. Un de ses jeux favoris était de me piquer mon sac pour regarder quels livres s'y trouvaient et il n'avait de cesse de me tancer parce que je lisais, la plupart du temps des romances à l'eau de roses, de la littérature fantastique, policière ou jeunesse.

Je n'ai jamais vraiment compris pourquoi ça le mettait hors de lui. Sauf que c'était le cas. Il n'avait pas pu fréquenter l'université, j'ignore encore, à ce jour, pourquoi. Alors il faisait de la boulimie des auteurs classiques, de livres de philosophie et autres essais en tout genre. Il pouvait en parler pendant des heures. Il m'expliquait l'importance de leurs œuvres, comme si, parce que je ne les lisais pas, ou plus, j'en étais subitement devenue totalement ignorante. Ce qui bien entendu était faux. Mais dans l'étrange jeu de séduction qui nous animait, je sentais bien que mon côté intellectuel qui ne l'est pas vraiment, lui titillait l'intérêt.

Si je lui disais avoir aimé un film quelconque, il me démontrait en quelques remarques incisives que ce dernier répondait à des codes précis et que j'étais tout à fait le genre de proie à tomber exactement dans les panneaux qui m'étaient tendus. La plupart du temps, son raisonnement était bon quoique bourré de sophismes et de mauvaise foi patente. Ça ne me dérangeait pas. Ce qui m'intéressait, c'était le fourmillement caractéristique qui me faisait palpiter à toutes les fois où nous étions mis en présence.

Un soir, il m'avait invitée chez-lui en fermant sa boutique. Ce serait, je le savais, la dernière fois que je le verrais. Je m'apprêtais à déménager, je n'aurais plus de raison de passer par son commerce. Il le savait aussi. J'avais donc franchi le pas d'un interdit que je me garde d'ordinaire de frôler.

Il n'y a pas si longtemps, je suis repassée par ce quartier que j'avais habité. J'avais fait un petit détour pour voir si la boutique et l'homme étaient encore-là. Ils y étaient tous les deux. Identiques, quoiqu'un peu vieillis, à mes souvenirs. J'avais su, à la minute où il avait levé le regard sur moi que l'attirance était intacte, exactement au même point où nous l'avions laissée quelques dix ans plus tôt.

J'étais rentrée chez-moi en me racontant mille chimères qui n'allaient pas se réaliser, je le savais. Mais la visite impromptue avait servi son objectif : m'ouvrir une porte sur la frontière du réel et je compte bien continuer à m'y engouffrer.

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mercredi, janvier 04, 2017

Ressentir la portée

Tu te dis parfois que les boulets se tissent à coups de pourquoi. Ces petites questions en apparence innocentes, mais qui sèment le doute dans ton esprit. Et tu te trouves mille excuses pour ne pas aller au bout de toi-même, au cas où. Alors tu t'étioles tranquillement mais sûrement. Sans trop t'en apercevoir, traînée vers l'arrière par le poids que tu avais déposé dans le boulet précédemment élaboré. Il est de ton fait, et tu le sais.

Tu te dis que souvent, il est si facile de ne pas te regarder en face que le déni t'es presque devenu une seconde peau. Presque, pas encore tout à fait, mais pas très loin non plus. C'est tout juste si tu sais saisir le compliment quand ta famille te raconte à quel point ce que tu écris fait du bien à une ou deux personnes de son entourage. Tu rougis, un peu et tasse l'information bien solidement quelque part dans le fond d'une botte pour être certaine de bien marcher dessus et de la malmener correctement.

Bizarrement, même si tu refuses de croire en ces compliments, tu persistes à écrire, à mettre des mots sur un écran, au cas où ils trouveraient des récepteurs, au cas où ils te feraient du bien. Ce faisant tu permets aux braises de ta personnalité profonde de ne pas s'éteindre complètement. Parce que malgré tout, tu es à même de reconnaître que certains textes sont bien fichus. Alors tu continues à te botter les neurones deux fois par semaine, beau temps mauvais temps, inspiration ou pas.

Et tu réalises, un jour d'hiver, qu'à certains moments, dans un passé pas si lointain, tu étais rendue tellement loin dans le déni que tu n'avais même pas compris l'appel qui t'était lancé. Tu n'avais pas compris de ce dont on te parlait quand on t'avais demandé avec tout l'amour d'une mère : « Des fois, je me demande où elle est ma Mathilde, le sais-tu toi » ? Tu avais répondu juste assez à côté de la question pour te donner l'impression que tu y répondais, sans pourtant rien en faire.

Ça avait été facile, en réalité. Parce que la discussion de départ portait sur ton célibat endurci. Tu avais alors pu dire la très exacte vérité : après tout ce temps, tu ne sais plus ce que c'est que d'être en couple, tu ne sais plus si tu as envie de t'y frotter. Et au bout du compte, ça ne te manque pas vraiment. Comme si être la Mathilde dont on te parlait se limitait à cela.

Il aura fallut un certain rire. Le tien. Un rire qui n'avait pas résonné à tes propres oreilles depuis des années pour que tu comprennes l'importance de ce que tu avais laisser filer dans une interstice du plancher. Un peu de ton âme perdue quelque part dans l'Univers.

Tu te dis que la plupart du temps, les gens croient que c'est à perdre quelque chose qu'on en mesure toute l'importance, mais tu sais désormais que c'est à le retrouver qu'on en ressens toute la portée.

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dimanche, janvier 01, 2017

Dans l'antre du loup

Durant les seize dernières années, avec quelques interruptions, j'ai passé la veillée du Jour de l'An avec la même personne. Belle tradition que nous aimons toutes les deux. Sauf que cette année, nous avons décidé de changer nos traditions, sans heurt aucun. Je me préparais donc, depuis quelques semaines à passer cette soirée seule, heureuse de mon sort, pas du tout amère quand l'invitation est apparue sur mon fil de nouvelles. Je n'ai mis qu'une minute à prendre ma décision, ravie de ce changement de programme.

Je me suis donc rendue au nord-ouest de mes chemins habituels, dans un quartier que j'ai connu enfant et dont les apparences extérieures n'avaient que peu changées, malgré le fait que l'antre que j'allais visiter je ne l'avais jamais vue auparavant. Je ne savais pas trop comment j'allais m'y sentir, après tout, lorsqu'on est l'invitée d'un loup, il est possible que l'on n'en sorte pas tout à fait indemne. Je n'avais pas peur, simplement, je savais que ce serait beaucoup une fête familiale, et que les chances seraient bonnes que je sois la seule personne sans enfants dans le lot et que parfois, ça peut créer un certain malaise.

Il n'en fut rien. J'ai d'abord été accueillie, sur le pas de la porte par un nain de jardin d'une autre époque. Il me rappelait les scènes avec des nègres en plâtres qui animaient les pelouses de certaines maisons dans mon enfance. Ça m'a fait sourire sous cap et je n'ai même pas eu besoin de courage pour frapper à la porte, je savais que j'y étais bienvenue. Aussitôt entrée, j'ai été accueillie par un gros chien jeune et fou. Un chien qui voulait jouer, me faire la fête parce que j'étais une nouvelle amie potentielle et qui n'avait aucune espèce de notion du fait qu'il était plus fort et robuste que moi. Évidemment que j'ai figé. En moins d'une seconde, l'amoureuse du loup avait tout compris et fait disparaître la bête dans le sous-sol, histoire de me laisser le temps de me faire à l'idée.

Tous les personnages en présence étaient chaleureux et conviviaux. J'en connaissais certains à divers degrés de proximité, d'autres pas du tout, mais dans l'ensemble, c'était simplement confortable. Les discussions partaient dans toutes les directions, se mêlant et se démêlant à qui mieux-mieux. Et puis, nous nous sommes retrouvés en petite dizaine pour écouter les émissions de fin d'année. Rien de bien extraordinaire, cependant, partager ce moment avec des gens qui partagent généralement les même valeurs et référents et qui rient aux mêmes moments que soi, c'est assez magique.

Je me suis retrouvée sur le quai de la gare d'un métro vers 1h30 du matin. J'aurais cru que j'y serais presque seule, mais bien au contraire nous étions très nombreux. Il y avait bien évidemment quelques gens trop saouls qui menaient un train d'enfer, mais il me semblait que la plupart des passagers étaient, comme moi, des gens qui venaient de passer une bien belle soirée et qui désiraient seulement retrouver leur domicile, en toute sécurité.

Ce fut une soirée mémorable, pleine de tendresse de rires et de discussions animées. Une soirée pour me sortir de mes habitudes.

L'an prochain, peut-être que je recommencerai.

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mercredi, décembre 28, 2016

2016

2016, tu auras été une année lourde de morts qui se sont échelonnées tout au long de ton parcours. De gens qui étaient des symboles ou des quidams fauchés par la une envie de vengeance pluriséculaire qui se matérialise aujourd'hui en dehors des zones de guerre où « le monde civilisé » la cantonnait, plus ou moins consciemment, depuis beaucoup trop longtemps. Si j'ai partagé certaines peines, si j'ai été touchée par l'absence qui sera désormais infinie de certaines personnes, je ne peux me résoudre à t'évaluer seulement à la mesure de ce qui aura été fauché.

2016, sur tes sentiers j'aurai pleuré. Beaucoup pleuré. Point pour moi de larmes intarissables, mais plutôt des petites montées lentes et discrètes du liquides lacrymal qui me brouillaient le regard à toutes sortes de moments importuns. Mais j'aurai eu la sagesse de tourner la tête pour ne pas me sentir observée plutôt que de laisser monter l'adrénaline de mes mécanismes de défense. Ce faisant j'ai réussi, presque à tous les coups, à garder le contrôle plutôt que de déraper dans les colères qui me happaient habituellement toute entière. Admettre, l'espace d'un battement de cœur, que je suis faillible, friable émotionnellement disponible à un paquet de sentiments, la tristesse en premier lieu.

2016, tu auras indéniablement été logée sous le signe de la famille. Parce qu'un petit bout d'homme s'est pointé le bout du nez quelques semaines avant ton aube et que nous nous sommes regroupés autour de lui pour le regarder grandir et êtres éblouis puis, tranquillement voir émerger sa personnalité. Si au départ, on ne remarquait que les ressemblances entre ses parents et lui, au fil des jours, on s'est mis à discerner le garçon qu'il deviendra. Un garçon joyeux, qui s'émerveille volontiers et qui câline ses personnes phares ou les jouets qu'il préfère. Un garçon qui aime la musique avec toutes les fibres de son corps et dont le rire est un bonheur qui met en joie le cœur de tout ceux qui l'entourent.

2016, tu auras été une année de défis professionnels. Que j'ai abordé avec beaucoup de légèreté de prime abord. Je n'aurais jamais imaginé que les quelques semaines que j'avais passées à expliquer les rouages d'un système informatique dans différentes succursales, m'amèneraient à plonger dans le vide d'un certain inconnu. Un inconnu où tout est à mettre en place. J'avais fini par m'avancer dans cette voie, certaine que la grosse chienne jaune de mes peurs resterait longuement à mes côtés. Mais je m'étais trompée. Je me suis rapidement aperçue que plutôt que de m'engluer dans la crainte, j'ai refais la connaissance avec une certaine moi que je croyais depuis longtemps oubliée. Une moi qui fonce en riant dans l'aventure quitte à me rendre compte que l'atterrissage est inconfortable.

2016, le plus beau cadeau que tu m'auras offert, c'est de me rendre mon talent pour le bonheur. Celui de trouver quelque chose à apprécier dans chaque journée. Celui de me sentir bien dans ma peau et de constater que d'autres que moi le voient. Je l'ai mesuré, ces derniers mois, à force de sourires ou de clins d’œil d'inconnus, comme à l'époque de mes vingt ans, quand je rougissais à n'importe quel compliment.

Au final 2016, tu auras été une année chargée. Je ne suis pas certaines de vouloir revivre chacune de tes parties, certaines sont vraiment trop tristes, mais je ne t'oublierai jamais, je t'en fais la promesse.

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dimanche, décembre 25, 2016

Noël c'est wow

Hier, j'ai été chez Grand-mamie. Il y avait de la belle lumière partout et des choses qui brillent, brillent, brillent. Je m'étais mis chic pour l'occasion, avec mon beau chandail rouge qui laisse voir un petit col de chemise. Je me sentait tout à fait à mon avantage. J'étais content de voir mon oncle si grand et Tatie-Mathie. Je leur ai bien montré que je les reconnais maintenant parce que je leur faisait tout plein de sourires. Il y avait un autre grand monsieur, qui m'intriguait pas mal. C'est aussi un oncle, il semblerait.

J'ai mangé des petits pains, tout seul dans ma chaise-haute. Ça, c'était un peu étrange parce que d'habitude je mange ce que tout le monde mange avec les gens en qui sont là. Ça ne me dérangeait pas beaucoup, j'avais très faim et c'était si bon. Et puis quand j'ai eu fini de me restaurer, les adultes m'ont posé par terre et j'ai déchiré tout plein de papier pour découvrir des trésors extraordinaires : un chien à qui faire des câlins, un bébé rien que pour moi, des blocs qui s'empilent ou s'emboîtent, des livres et tout plein d'autres choses. Et je trouvais cela si beau, alors je disais wow tout le temps.

Et puis, plein d'étrangers sont arrivés. Beaucoup avaient des grosses barbes et parlaient d'une voix qui roulent dedans le ventre. Je me sentais un peu perdu surtout parce qu'ils venaient tous me voir et me parler avec des sourires très gentils. J'aurais bien voulu me coller sur Grand-mamie, mais c'était impossible parce qu'elle était dans sa cuisine. Mais Papa et Maman étaient bien-là et ils me permettaient de me cacher la tête dans leur cou en faisant des petites faces gênées (c'est moi qui faisais les petites faces gênées, hein, pas eux).

Et puis j'ai décidé d'aller danser avec ma Tatie. Elle bouge moins vite que mon papa, lui c'est le plus rapide, mais j'aime beaucoup ça danser avec elle. Parce qu'elle rit tout le temps. J'aime ça faire rire. Maman dit toujours que c'est mon sport favori. Ma Tatie, elle est rigolote et rigoleuse. Alors, on s'entend très bien tout les deux. Je crois qu'elle aime ça rire et que je la fasse rire. Quand je suis bien certain que c'est à cause de moi et de moi seulement qu'elle rit, je lui décroche un super sourire, candide, mais bien charmeur, toujours selon Maman. Je ne sais pas ce que c'est le charme, pas encore tout à fait, mais j'en use dès que je le peux.

Pour une raison que je n'ai pas très bien comprise, mes parents ont un moment donné décidé qu'il fallait que je me couche. Je n'en avais pas du tout envie. Je voulais rester dans la fête moi. Faut comprendre que je suis le seul bambin de l'assistance. Personne d'autre n'allait se coucher. C'est plate en titi de manquer ne serait-ce qu'un moment de toute cette excitation. Même si celle-ci se limite à une tablée bien bruyante et que je suis coincé dans ma chaise-haute. J'ai tenu le plus longtemps possible, même si mes yeux se fermaient tout seuls. Je me cramponnais sur la table de ma chaise, bien bien fort.

Mais il a bien fallut que j'abdique et de laisser les bras enveloppant de mon papa aller me porter dans le grand lit de Grand-mamie. Je suis tombé comme une roche. Mais je me suis réveillé quelques heures plus tard, tout le monde était encore-là, je les entendais parler de l'autre côté de la porte. Mes parents m'ont alors habillé et ramené à la maison pour que je termine la nuit dans mon vrai lit à moi.

Ça aura été une soirée bien palpitante. J'ai hâte de jouer avec toutes les choses que j'ai trouvées dans les jolis papiers. Maman m'a dit que c'était Noël hier et que c'était la raison de la belle fête. Je ne comprends pas encore ce que c'est Noël, mais une chose est certaine, Noël c'est wow.

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mercredi, décembre 21, 2016

Trépigner l'impatience

Je savais, le jour où je l'ai rencontré, que j'avais sous les yeux un personnage. Un de ceux que je voudrais écrire. Quelque chose dans la mobilité agile de ses traits et sa vivacité d'esprit, qui me rappelait tous les jeunes improvisateurs avec lesquels j'ai longuement frayé, autrefois. Je me sentais en terrain connu. Taquineries intempestives incluses.

Il présente généralement un visage en broussailles à cause de l'épaisseur de sa tignasse et d'une barbe assez forte qui encadrent son regard d'un bleu éclatant. De temps à autres, il passe un coup de cisailles dans cet hirsute nous montrant alors une autre facette de sa personnalité. Il est, par ailleurs, la seule personne, à ma connaissance, dont la tête change de volume selon qu'il porte une tuque, ou pas.

J'ai une bonne mémoire, généralement bien au-dessus de celle de la moyenne des gens que je croise. Je constate à son contact qu'elle n'est pas si extraordinaire que cela. Différente de la mienne qui, je le sais, est tout à fait liée à des ressentis émotifs. La sienne est beaucoup plus cartésienne et pratique. Je suis régulièrement abasourdie par ce qu'il réussit à tirer de sa tête juste le temps qu'il faille pour cligner de l’œil.

Il possède la langue française dans la rétine de ses yeux, ne laissant passer aucune coquille, jamais. Ça me complexe à toutes les fois où j'ai à écrire quelque chose qu'il finira par lire, ce qui arrive souvent. Et bien entendu, je découvrirai, éventuellement, ces petites traces d'inattention que je sème aléatoirement dans mes écrits. Il ne me le dira pas, mais je sais qu'il les aura toutes vues.

Il trépigne son impatience comme un cheval sauvage. On peut la sentir monter à force de battements intempestifs sur toutes les surfaces que ses doigts peuvent rencontrer pour l'exprimer. Ce qui implique un jugement hâtif et sans concession sur tout et rien. Et pas grand monde n'échappe au haussement d'épaules caractéristique à l'expression de ce type d'exaspération. Moi la première.

J'ai rapidement découvert que rien ne sert de se justifier dans ce type de situation, il balaiera l'explication du revers de la main. Il est beaucoup plus efficace de changer de sujet et de le surprendre par une affirmation qu'il n'a pas prévue, alors il regardera son correspondant, interloqué pendant que ses méninges travailleront furieusement pour trouver une réponse adéquate à une telle absurdité. Ce qui arrive, généralement.

C'est un être d'une intelligence remarquable. Il fait les bons liens à une vitesse qui me sidère. Je dois admettre cependant, que je suis aussi douée à cet exercice. Ce qui fait en sorte qu'on se pousse continuellement dans les retranchements de la répartie, ce qui nous amuse beaucoup. L'un n'étant jamais autant satisfait que lorsque l'autre admet, en toute candeur, qu'il n'a rien à ajouter.

Je pense que je vais rire énormément dans ce nouvel avenir que j'ai choisi. Rire comme j'avais un peu oublié que je pouvais le faire. Parce que l'humour, en fait, ne se partage jamais aussi bien qu'avec quelqu'un qui comprend au quart de tour les référents desquels on parle, même si celui-ci ne les connaît pas de l'intérieur.

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dimanche, décembre 18, 2016

Les yeux du rêve

Soir de semaine sur le quai de la gare du métro Berri, deux étudiants discutent avec force et véhémence du cours duquel ils sortent. Si j'ai bien compris, c'était un cours de création littéraire, une forme de séminaire, je crois et ils étaient furieux de la manière dont celui-ci avaient été animé parce que, selon ce que j'en saisissais, le professeur avait très peu fait d'observations sur les qualités des textes qui étaient présentés et beaucoup sur des corpus théoriques dans lesquels les textes s'inscrivaient, ou pas.

Je me revoyais à leur âge, avec les même frustrations lors de ma première incursion à l'université, ce qui avait été pour moi, un Waterloo. Moi qui avais toujours écrit, toujours lu, toujours adoré les mots, je ne me retrouvais aucunement dans ce que l'on me proposais d'étudier. Je ne me reconnaissais pas dans la manière d'envisager les textes, d'ailleurs, la plupart du temps, je ne comprenais même pas les questions qui étaient posées. Je répondais toujours un brin à côté de la question, ce qui faisait en sorte que mes notes étaient médiocres.

Je ne souhaitais pas vraiment les écouter digresser sur leur propre expérience, mais leurs propos m'interpellaient. Comme moi autrefois, ils trouvaient que les choix de lectures imposées étaient curieusement sectaires. Eux, ils trouvaient que Michel Tremblay, ça suffisait, ce qui m'amusais parce que dans mon temps, il n'était pas encore enseigné à l'université, pas dans celle où j'allais en tout cas, et je me faisais juger par mes pairs et mes professeurs parce que je ne me cachais pas pour le lire. Je ne me cachais pas non plus pour lire des romans de littérature fantastique ou policière. Ce qui ne passe visiblement pas plus aujourd'hui, d'après ce que mes oreilles indiscrètes et captivées attrapaient de la discussion à mes côtés.

Ce qui me frappait le plus dans leurs échanges c'est que visiblement, les deux protagonistes aimaient les livres. Ils en connaissaient un bail sur ce terrain et se passionnaient pour des textes de tout acabit. Ils écoutaient des émissions littéraires, trouvaient absurde que la littérature jeunesse soit boudée par les cercles universitaires, considéraient qu'au bout du compte, il y avait très peu de sottes lectures, voire pas du tout.

Dans le tunnel entre ma station et la précédente, n'y tenant plus je m'étais dénoncée ; je leur avais dit que je suivais leurs paroles depuis plusieurs minutes déjà et que j'étais d'accord avec pas mal tout ce que j'avais entendu. J'avais conclu en leur disant qu'ils n'étaient peut-être pas de bon universitaires en littérature, mais qu'ils feraient tous les deux de fichus bons libraires. Ils m'avaient regardée un peu bizarrement, mais je sentais bien qu'ils étaient ravis du commentaire. J'avais alors ajouté, que j'en étais convaincue parce que j'étais gérante de librairie et que je savais reconnaître à 13 pieds les candidats potentiels à ce genre de poste.

Alors leurs sourires s'étaient élargis. Ils m'avaient remerciée en me demandant où je travaillais. Je le leur avais dit tout en leur mentionnant que tout ce qu'il leur restait à faire pour obtenir un poste dans ce genre de lieu c'était d'inscrire dans leurs lettres de présentation qu'ils ne faisaient pas de discrimination en lecture.

Je suis sortie en leur laissant un rêve dans les yeux.

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mardi, décembre 13, 2016

Divisions

Montréal est recouverte d'un duvet de neige. L'heure est à l'avenant. Dans son cocon blanc, encore immaculé, il y a quelque chose qui tient du temps suspendu dans l'atmosphère. Le corridor est long, vide, horrible et il y flotte l'odeur acre de la sueur rancie. Ça et là, des corps jonchent le sol où les pas des rares passants résonnent comme des coups de canon.

À la porte 17 du terminal désaffecté, une image me saute à la gorge. Je ne sais pas si c'est à cause de la bordée de neige, du silence imposé ou plus simplement du fait que nous soyons en décembre, toujours est-il que je revois le même endroit à l'époque où c'était le terminus d'autobus inter-municipal parmi les plus achalandés de Montréal, probablement du Québec en fait.

On était au début des années 1990, le terminal était bondé, puisque la date oscillait autour du 23 décembre. Je n'ai jamais trop compris comment les billets de bus étaient vendus, à cette époque, mais nous étions clairement trop nombreux pour un autobus qui fait la route entre Montréal et l'Abitibi, en s'arrêtant à peu près dans tous les villages qui s'échelonnent le long de la route, au nord de Mont-Laurier. C'était l'autobus de nuit, pour un trajet d'environ 7 heures dans lequel nous espérions dormir, ce qui fut bien évidemment impossible. J'avais fini par passer la nuit avec un bambin sur les genoux et un amoureux écrapouti sur mon épaule, ronflant allègrement.

Arrivés à Rouyn-Noranda, j'étais vannée tandis que l'amoureux était frais et dispo. J'allais faire la connaissance de sa famille, immédiate et élargie. C'était son père qui était venu nous chercher au terminus. Petit homme discret et rieur. C'est tout ce dont je me rappelle. Nous avions étés accueillis, à destination, par une femme au coffre immense, physiquement et vocalement qui écoutait en chantant joyeusement, un album de Noël de Ginette Reno. Il va sans dire que dans ces circonstances, j'avais été totalement incapable de m'assoupir pour la sieste de laquelle j'avais pourtant besoin.

On s'était déplacés, vers la fin de l'après-midi vers une autre maison, où la fête avait lieu. Avec un passage à la messe de minuit de huit heures. J'étais épuisée. Jusque dans la moelle de mes os. Je me sentais prisonnière parce que j'étais si loin de mes paysages connus. Et puis, il faisait froid. Un froid que je n'avais jamais rencontré dans mes propres contrées. Sec et mordant. Tellement que le souffle m'avait coupé quand j'avais mis un pied dehors.

C'était mon premier Noël loin de ma mère. Et j'avais eu les blues. Puissamment. Assez en tout cas pour pleurer en public. Assez en tout cas pour qu'un quelconque oncle me prête un téléphone cellulaire (à l'époque, c'était un gros machin qui ressemblait davantage à un radio-émetteur qu'à un téléphone) pour que je puisse appeler chez-moi.

C'est, à mon souvenir, la seule fois où j'ai passé la veillée de Noël loin de ma mère. Malgré le fait que j'aimais beaucoup la famille de mon amoureux de l'époque, et celles des autres que j'ai eu par la suite, il y a une chose que j'ai assimilée ce jour-là : pour moi, la veille de Noël c'est le cœur de la famille, et ce cœur a un nom, celui de ma maman.

Je ne sais toujours pas pourquoi, en ce matin de décembre, le souvenir de ce terminal animé s'est matérialisé devant mes yeux. Malgré les mots qui précèdent, ce souvenir n'est pas tellement triste autant qu'il est celui d'un réalisation : il y a des cellules qui se divisent bien, d'autres moins. Ma cellule familiale de Noël peu s'additionner de membres, mais je ne voudrais plus m'en diviser.

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samedi, décembre 10, 2016

L'aune

Ça fait quelques années que je me dit que je devais commencer à me sentir vieille, après tout j'ai dépassé le cap des quarante ans. Je ne sais pas si c'est parce que je travaille dans un milieu très jeune, m'enfin, j'ai souvent la sensation que les années me pèsent sans me vieillir. Évidemment, que je vieilli, comme n'importe quel individu sur cette planète. Sauf qu'hier, j'ai eu un choc, parce que je me suis aperçu que j'aurais pu garder un des gestionnaires avec lequel je travaille et que franchement, je n'avais pas imaginé une seule seconde que l'écart d'âge entre lui et moi. Lorsqu'il m'a annoncé son année de naissance, j'ai explosé de rire et rougi du même coup, parce que pour la première fois de ma vie, j'ai frappé le mur qui me montrait que je ne suis plus jeune.

Il porte le même prénom qu'un enfant que j'ai gardé dans les tous premiers mois de sa vie. Je faisais cela, adolescente, garder des bébés. J'ai un talent certain avec les jeunes bambins. Les mamans que je croise, surtout dans l'entourage de ma sœur depuis qu'elle-même est mère, sont souvent étonnées de la facilité avec laquelle je porte leurs enfançons au sommeil. J'ai tendance à faire confiance à ces nourrissons qui me le rendent au centuple, en somnolant doucement dans mes bras. Ma carrière d'endormeuse a, d'ailleurs, débuté il y a longtemps.

Tout cela pour dire que je me suis revue, dans ma prime adolescence à garder des nourrissons et que je me suis dit qu'il aurait pu être l'autre, celui que j'ai vraiment gardé. J'ai fait les calculs, et tout fonctionnait. Sauf que je suis nulle en calcul. Ce qui fait que j'étais dans le champs quand je lui ai raconté mon souvenir. Parce que celui-ci avait lieu plus de deux ans après la naissance de celui-là. Et je sais quelle est l'envergure de mon erreur parce que j'ai encore les journaux intimes de mon adolescence et que j'ai daté toutes les entrées qui s'y trouvent (je vérifie régulièrement à cette aune, les données de ma mémoire friable).

Est-ce que me sens vieille pour autant ? Non et re-non. Je sais pertinemment que je suis la plus vieille personne de toute ma nouvelle équipe, et de loin. Sauf que je me sens collectivement au diapason de tous ses membres. Ils sont intéressants, cultivés, allumés, drôles. Et je suis encore la ricaneuse que j'ai toujours été. Moins soupe-au-lait que durant ma vingtaine, certainement, ce qui me permet de rire de moi avant de rire des autres. C'est précieux.

Je constate que je n'ai plus envie d'asseoir mon autorité. Est-ce à cause de mon âge ? Je ne crois pas. En réalité, je suis passablement convaincue que seuls les gestionnaires le connaissent et que le reste de l'équipe s'imagine que je baigne dans les mêmes eaux que tous les autres. Grand bien m'en fasse. Même si je suis tout à fait consciente qu'un moment donné mon corps finira bien par trahir les années qu'il accumule. Je suis encore en sursis. Je constate que je n'ai plus besoin, d'asseoir mon autorité, elle est-là.

J'ai pris du temps à trouver de quelle manière exprimer mon leadership. Il se trouve que je me sens particulièrement heureuse de le faire sans élever la voix, ou si peu. Il s'avère que je ne réussirai jamais à avoir l'air de faire une fleur à quelqu'un en lui refusant un retour sans facture par exemple, je n'ai pas, et je n'aurai jamais, ce talent-là. Mais j'en ai d'autres. Une belle perceptibilité des humains qui m'entourent, je crois, et un certain talent pour les raconter...

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mardi, décembre 06, 2016

Je ne t'oublie pas

Il y a des années lors desquelles on te célèbre, d'autres lors desquelles tu passes presque sous silence.

Je n'oublie pas, j'en suis profondément incapable étant donné que je te perçois comme une pierre d'assise dans les choix que j'ai fait après avoir fait ta connaissance. Dans les choix que j'ai fait et qui ont participé à la définition de ma propre personnalité.

Je ne t'oublie pas, même si je ne connais qu'une de tes parties que de loin et seulement après les événements. Il me semblerait indécent de t'oublier où de te passer sous silence.

À toutes les fois ou j'ai entendu, ou lu le chiffre 14 aujourd'hui, j'ai vainement espéré qu'on me parlerait de toi. Mais non, les médias traditionnels se sont tus, collectivement. Heureusement, d'autres que moi ont souligné ton anniversaire, dans ces médias sociaux où l'on filtre mes intérêts pour ne me présenter que ce qui m'intéresse. Il faut bien quelquefois s'y rabattre, quand les autres qui ont le pouvoir de te dire, oublient te de te souligner.

Tu as 27 ans aujourd'hui. L'âge que j'avais à l'an 2 000. À partir du moment où j'ai su compter, il me semble, j'avais mis plein d'espoir dans ce moi de cette année charnière. Elle le fût, mais à des azimuts de ce que j'avais espéré. Puisque c'était pour moi, le début de la longue marche qui m'aura menée au Pays des zombies. Ma vingtaine n'aura pas été l’ascension étincelante vers les sommets les plus hauts de ma réussite personnelle et professionnelle. Je ne regrette cependant pas les chemins de travers que j'ai eu à prendre pour devenir celle que je suis aujourd'hui. Je crois que j'ai été capable d'en tirer les leçons nécessaires et en faire quelque chose de bien.

Je suis triste, ce soir, toute seule devant ma page blanche, à me dire que tu tombes dans les ornières de l'oubli du moment présent.

Pourtant, tout dans l'année écoulée nous a ramené à toi. À coups de fusils ou de machisme. À coups de gueule ou de klaxon. À coups de poing ou de verbe.

Je ne t'oublie pas Poly. Pour moi tu seras toujours une jeune femme en devenir dont la vie s'est arrêtée abruptement et absurdement, simplement parce que tu avais décidé de pratiquer un métier non traditionnel.

Et je me désole de voir quotidiennement des montagnes de jouets plus sexués les uns que les autres en me disant qu'au final, on n'aura très peu appris de toi.

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dimanche, décembre 04, 2016

Désamours d'automne

On ne s'attend pas à rencontrer grand monde lorsqu'on prend le métro à 6 heures le samedi matin. Étrangement, si la foule n'est pas très dense, elle n'est pas si éparse non plus. En fait, elle est juste assez clairsemée pour qu'on puisse s'apercevoir qu'on partage un wagon avec quelqu'un qu'on connaît, même mal, voire presque plus.

Nous avions été amis quelque part entre la fin de l'adolescence et le début de l'âge adulte, sans que cette amitié ne se déploie davantage que dans un immédiat délimité par la fréquentation d'un même cercle social. Bien entendu, à l'époque, nous partagions, ainsi que nos pairs, les émotions en fusion des amours en bandoulière alors, forcément, il y avait un petit quelque chose de l'ordre de l'intime, dans ce que nous avions échangé.

C'est dans ces circonstances qu'il avait laissé tomber son grand corps dégingandé devant moi en murmurant un « franchement » bien senti juste avant que je le lève les yeux pour l'interroger du regard. Je savais d'avance que sa vie tanguait sur des vagues tumultueuses. J'avais vu passer sur les réseaux sociaux, quelques 24 heures plus tôt, un message laissant entendre qu'il cherchait une chambre ou un appartement qu'il pourrait occuper immédiatement. Ça devait bien faire dix ans qu'on ne s'était pas croisé, encore plus qu'on n'avait pas échangé autre choses que des banalités.

Sans me répondre il avait tourné l'écran de son téléphone vers moi pour que je puisse y lire le texto encore affiché. « I don't wanna see you ever. It would be too hard for me. Send somebody between 10 and noon today. If you don't, everything will be on the street by 4. » Me plongeant du coup dans le cœur de sa vie actuelle, comme si nous étions de retour au café étudiant quelques 20 ans plus tôt et que j'étais censée tout connaître de ses déboires actuels.

En réalité, je n'en connaissais rien. Sinon qu'elle était Américaine et musicienne et qu'ils avaient été un couple pendant une dizaine d'années. C'est mince comme information pour essayer de consoler quelqu'un qu'on ne connaît plus. Que pouvais-je lui servir sinon des platitudes généralisées ? Ne sachant trop quelle attitude adopter, je lui avait finalement demandé : « raconte ».

Il avait poussé un énorme soupir. Pendant que je pouvais observer les rouages de ses méninges s'agiter dans sa tête, je ne pouvais faire autrement que de remarquer les pattes d'oies qui définissaient désormais son regard terriblement bleu et constater que sa houppe si caractéristique avait finalement cédé le pas à la calvitie. Ces indices visuels me permettraient, je le savais, d'enraciner l'homme dans autre chose que les souvenirs que j'en gardais.

Son silence s'éternisant, je m'étais dit qu'il ne me raconterait rien finalement. Je l'aurais compris du reste, nous ne nous connaissions plus. Mais il avait vidé son bagage émotionnel dans mon oreille compatissante. C'était une histoire complexe, dans laquelle personne n'avait tort ni raison. Et dont la fin, quoique prévisible, avait été aussi abrupte que possible. Une semaine plus tôt, ils formaient un couple, ce matin-là, ils ne l'étaient plus et une blessure ouverte des deux côtés rendaient toute discussion impossible.

Ils ne se parlaient plus, mais se textaient furieusement et continuellement. Quand j'étais arrivée à ma station, j'avais posé la main sur son poignet avant de lui dire : « Arrête ».

Je m'étais presque noyée dans la mer de ses yeux en détresse, avant de sentir qu'il avait saisi la bouée que je le lui avais lancée.

Je l'avais laissé patauger dans ses désamours de novembre, en espérant, qu'un jour, il se reconstruise.

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mercredi, novembre 30, 2016

Cette fleur-là

Je l'avais rencontrée à un fort mauvais moment dans sa vie. Elle frayait dangereusement avec le pays des zombies avec beaucoup d'aplomb, je dois le dire parce que, malgré mon œil aguerri pour déceler ce genre de chose, depuis mon propre passage dans cette contrée glauque, je n'avais pas identifié ce voyage quand pourtant, je la voyais y vagabonder hebdomadairement.

J'étais aveugle à une détresse pourtant visible, parce que je n'avais aucun ancrage auquel me raccrocher. Je trouvais, à l'époque, que c'était une jeune femme un peu négative et très compétitive. Pourtant, j'aimais bien travailler avec elle, parce qu'elle avait un réel souci du service à la clientèle et des présentations bien réalisées. Sa créativité, parfois, me laissait bouche bée. Elle réussissait à habiller un mur, monter une vitrine, dresser une table en y mettant de l'émotion. Je m'étais dit que l'art, se dissimule parfois à des endroits surprenants.

Elle s'était sortie de sa zone d'inconfort, par des moyens que j'ignore, et j'avais vu éclore une fleur. Lentement, comme si elle voulait attraper les rayons de soleil un par un. J'avais constaté, un réel changement, quand après un retour de vacances qu'elle avait passé à voyager, elle s'était montrée soudainement volubile, pas seulement sur ledit voyage, mais sur ses études, sa famille, ses amis, sa vie en somme.

Et puis, sa grande sœur avait eu un enfant. Alors elle s'était intéressée aux livres pour tout petits. Elle aimait montrer à qui voulait bien regarder en sa compagnie, les nouvelles trouvailles qu'elle pouvait faire. Malgré le fait que je ne me sois officiellement occupée du secteur jeunesse que pendant un an, j'ai toujours eu, et cultivé, un faible pour les albums jeunesse. Alors, je prenais plaisir à prendre connaissance de ses découvertes.

Quelques trois ans plus tard, je l'ai rejointe dans la ligue des tantines. Comme je travaillais en étroite collaboration avec elle, et que je savais qu'elle comprendrait ma fascination, presque abrutie, de mon propre neveu, nous avions beaucoup échangé sur la joie que nous apportait ce rôle. On s'extasiait souvent de concert sur des livres qui nous semblaient tout à fait indiqués pour l'un ou l'autre des enfançons qui nous préoccupaient. J'étais Tatie-Mathie et elle était Tata-Lalessa. On se comprenait.

Elle était partie voguer vers d'autres cieux professionnels, une semaine avant moi. J'avais alors eu l'impression que c'était, en quelque sorte, une boucle qui se complétait.

Ça fait au moins deux ans que j'ai envie de faire son portrait, mais quelque chose dans l'essence de son personnage m'échappait. Il m'aura fallut constater que les portraits se dressent sur la substantielle moelle de l'être à force de me heurter à des envies similaires avec une équipe que je ne connais pas encore suffisamment pour en tirer des traits juste assez grossis pour les rendre réels à mes lecteurs. En cherchant un angle pour une autre personne, j'ai revu jaillir la fleur d'un pavé trop usé pour sa jeune vingtaine, alors j'ai compris que je tenais enfin ce sujet.

Parce qu'une fleur faite assez forte pour pousser sur ce genre de terreau, on n'en croise pas tous les jours, il faut donc, à mon sens, les célébrer.

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dimanche, novembre 27, 2016

Une voix

C'est bien connu, je suis j'ai une addiction sévère à la première chaîne de Radio-Canada. Je me dis parfois que c'est parce que je suis célibataire et que cette radio parlée me tient lieu de compagnon de vie. La plupart du temps, je me dis que c'est parce que j'aime apprendre. Si l'université n'était pas aussi chère, je n'aurais jamais cessé de fréquenter ses bancs. Faute de mieux, je me rabats sur la culture et la connaissance qui sont à ma portée.

Bref, il m'arrive souvent d'être seule à la maison le samedi soir. Je pourrais me morfondre et me dire que c'est un signe que je n'ai pas de vie, mais non, j'écoute la radio. C'est ainsi que je j'ai commencé à écouter La route des 20. je n'en suis pas le public cible, j'ai laissé la vingtaine derrière moi depuis longtemps. Cependant, je suis curieuse de mon environnement, curieuse des gens avec lesquels je travaille, alors j'ai laissé mes oreilles traîner sur cette émission, au début pour avoir une une idée approximative d'une bonne partie des gens avec lesquels je travaille, par la suite simplement parce que le contenu m'intéresse.

Cette émission a une manière particulièrement champ gauche d'aborder les sujets. Récemment, ils ont traité de la voix des transsexuels qui passent d'hommes à femmes. Bizarrement, ça a résonné pour moi.

Je suis une femme, je l'ai toujours été dans mon corps et dans ma tête. Mais j'ai une voix grave. Certainement accentuée par la cigarette, sauf que je cet état de fait existait dans ma prime adolescence. La toute première fois que je me suis fait taquiner à ce sujet, c'était un de mes oncles qui m'avait dit, au téléphone que j'avais une voix de gars. Je pense que l'objectif recherché (et atteint) à ce moment précis était de me faire grimper dans les rideaux. N'empêche que...

Lorsque je travaillais au Carrefour Laval, il m'arrivait, au moins une fois par semaine, de me faire dire, au téléphone : « Bonjour monsieur... ». Je suppose que ça m'arrivera encore dans ma nouvelle vie, mais je n'ai pas encore répondu assez souvent au téléphone pour le savoir. Toujours est-il que que ça m'irrite à tous les coups. Il m'est même arrivé de d'annoncer que j'étais une femme et que mon correspondant continue à me donner du « monsieur », comme si mon affirmation n'avait aucune espèce d'importance. Je finissais, immanquablement dans le bureau de gestion à rigoler comme une bonne de l'incident, alimentée par mes collègues qui étaient devenues des amies et j'arrêtais d'y penser.

Mais en écoutant ce reportage radiophonique, bien entendu que je trouvais que ces femmes avaient des voix d'hommes, peut importe les accents toniques. Sauf que... Sauf que je me suis dit que ma perception de leur voix n'avait aucune espèce d'importance, s'ils m'annoncent qu'ils sont des femmes quelques que soient mes soupçons sur leur identité de genre à la naissance, il me semble que le B-A ba de la courtoisie serait de continuer la conversation en leur disant : « madame » c'est la base du respect.

Ce respect me semble une denrée rare de nos jours.

Et honnêtement, mes petites frustrations ne sont que grains de sable dans une mer beaucoup plus vaste.

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mercredi, novembre 23, 2016

Éduquer Tatie

Je ne sais pas pourquoi, ma maison est PLEINE de gens. Des gens que je connais et d'autres que je ne connais pas. Tout le monde me regarde et me parle. Il y a bien trop d'yeux pour moi.Maman et Papa sont occupés dans la cuisine et ne peuvent pas me prendre. Je suis un peu mêlé dans toutes les jambes qui se dressent devant moi. Vers qui je me tourne ? Je me trompe de paires de jambes une ou deux fois, et j'ai le droit à plein de câlins et de sourires, même si je n'atteins pas tout à fait la cible que je m'étais fixée. Ça aurait pu être pire. Mais je fini par me coller sur le cœur de Grand-mamie parce qu'elle est là et que je suis certain que je la connais, elle.

Il y a Papi, je le vois et je l'entends et des grands, moins grands que les autres grands. Eux, ils bougent encore plus vite que moi. Je pense que je les ai déjà vus, ça fait un peu longtemps. Mais je reste bien collé sur ma grand-mamie, il faut que je me fasse une tête sur la situation. Il y a aussi le monsieur qui a le même sourire que Papi et Papa. Ça a quelque chose de rassurant. J'observe, et je joue un peu avec Grand-mamie, sauf que je cesse tout quand une autre personne commence à jouer avec nous.

Il y a Tatie-Mathie, je le sais maintenant que c'est elle. Elle joue à tousser avec moi, même si elle oublie d'arrêter de tousser quand moi je cesse de le faire. Je sais que c'est elle, mais je ne ne suis pas rendu à être son ami, par exemple. Faudrait pas exagérer. On ne se connais pas encore, comme je connais Grand-mamie et Papi.

Depuis un petit moment, tout le monde s'est regroupé dans le salon. Et on me fait déchirer du papier. C'est super ça ! Dans le papier il y a des choses que j'aime. Des livres, un chien qui fait du bruit et une voiturette que je peux pousser tout seul. Je ne marche pas encore tout à fait, je réussi à tenir debout sans aide, mais la voiturette, c'est fantastique ! Je peux traverser toute la maison tout seul en la poussant. Je peux reculer, tourner, retraverser la maison, sans aide. Toute une liberté. Et je le fait dans tous les sens, avec un sourire plus que ravi sur sur le visage. Je suis tellement content que je laisse même échapper un pétale de rire. Je suis le moins grand de tous les grands, mais je suis assez grand pour marcher tout seul !

Après, on a mangé. Je n'ai pas aimé ce qu'on m'a servi. C'était tout mouillé. Maman et Papa devraient le savoir pourtant, je suis un petit garçon soigneux, je n'ai pas envie de manger ce qu'on me sert quand ça me colle les doigt, peu importe ce que ça goûte. Alors j'ai décidé de montrer des trucs à ma Tatie. Elle aime ça quand je lui montre des trucs. Je l'ai remarqué tout à l'heure parce qu'elle toussait comme moi. Même si elle oublie d'arrêter. Je lui montre à secouer la tête de droite à gauche vite, vite vite en disant « ahhhhhhhhhhh », en même temps. C'est drôle quand elle le fait, ses joues bougent et ça fait un visage bizarre. J'aime ça lui apprendre ce truc là, parce qu'elle recommence à chaque fois que je lui montre bien comment il faut faire. Mais des fois, elle tousse. Ce n'est pas tout à fait ce que je lui montre, mais je tousse un peu aussi pour qu'elle sache que je comprends qu'on travaille ensemble.

Un moment donné, tout le monde est parti. Il ne restait plus que Papa, Maman, Yatta (c'est le chat) et moi. J'ai bu mon lait, et je me suis endormi, dur, dur, dur. Et quand je me suis réveillé, toutes les belles choses qu'il y avait dans le papier que j'ai déchiré, étaient encore là. À commencer par la voiturette qui me permet de marcher.

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dimanche, novembre 20, 2016

La tête dans les nuages

À six heures d'un matin de novembre, le brouillard était si épais qu'on ne voyais pas à quatre pieds devant soi. Je me racontais des histoires comme je le fais souvent lorsque je marche dans les rues de la ville. Je savais bien que le jour allait finir par percer et que la nuit s'éclipserait doucement. Sauf que lorsque mes pieds foulaient le bitume inhabité, il me semblait avoir replongé dans des siècles passés à l'époque où les nuits charbonneuses des villes de la révolution industrielle. Je ne pouvais m'empêcher d'évoquer le quartier White Chapel de Londres à l'époque où sévissait Jack L'éventreur. Rien de bien rassurant.

Malgré le fait que j'avançais d'un bon pas, je prenais la peine de bien m'arrêter à chaque coin de rue pour écouter l'absence de circulation et ainsi m'assurer que je pouvais, en toute sécurité, les traverser, particulièrement aux endroits où il n'y avait pas de feux de circulation. Ça et là, je me laissais surprendre par un autre quidam, la tête bien enfoncée entre les épaules pour se préserver, comme moi, du froid humide qui se glissait dans toutes les pores de la peau. Si c'est majestueux, au cinéma, de voir un personnage sortir de la brume, dans les faits, surtout quand on est en train de se faire un synopsis d'épouvante, juste pour le plaisir, ça me faisait régulièrement sursauter.

D'habitude, j'ai toujours la radio comme compagne de marche, sauf que ce matin-là, j'avais choisi d'écouter attentivement les bruits qui m'entouraient parce que le brouillard a aussi l'effet d'étouffer les sons et que je ne me sentais pas autant en sécurité sur un itinéraire que je connais pourtant par cœur, pas tant à cause des rares passants que je croisais que par le manque de repères habituels.

À peu près à mi-chemin, je me suis tannée de me faire des histoires de peur, je n'avais pas très envie d'arriver au travail dans tous mes états simplement parce que mon imagination débordante était sur le bord de prendre le pas sur mes capacités à me raisonner. C'est ainsi que sautant d'une idée à l'autre, je me suis mise à rigoler toute seule en me souvenant à quel point j'avais vécu une déception immense, le jour où j'avais compris que le brouillard c'étaient en fait les nuages.

Comme l'atterrissage avait été ardu quand j'avais dû admettre qu'il était impossible de bâtir un château dans les nuages, que les géants ni habitaient pas et surtout qu'ils n'étaient pas de jolis coussins duveteux sur lesquels on pourrait aller se reposer, si par hasard on arrivait à les atteindre. Mes contes de fées tombaient en lambeaux, laissant mon imagination toujours fertile en faim de nouvelles contrées où se lover.

Tout cela pour dire que malgré le fait qu'aujourd'hui je comprenne le phénomène météorologique qui créée le brouillard, je demeure candide et je persiste à me créer du cinéma, ou de la littérature, c'est selon.

L'un dans l'autre, je dirais que je suis avide de toujours garder, un peu, la tête dans les nuages.

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jeudi, novembre 17, 2016

Crever le sol

Quand j'ai mis les pieds dans le local qui allait accueillir la succursale, il y a presque deux semaines, je ne pouvais pas croire que nous pourrions ouvrir sous peu. Au rez-de-chaussée, une montagne métallique se dressait en plein milieu du plancher à travers laquelle on distinguait, tant bien que mal l'utilité que pourrait avoir les différents morceaux, une fois assemblés. Sur une table pliante, des plans étaient étalés, pour nous permettre de mettre en place tout ce fatras.

À l'étage supérieur, des énormes boites se multipliaient, comme par elles-mêmes. Il était possible de deviner que le centre de la pièce était faite de bois franc et que le contour arborait un tapis. Mais c'était à peu près tout ce que l'on pouvait y deviner. La magnifique fenestration par ailleurs, laissait présager que la pièce deviendrait un jour superbe. Il me semblait, à ce moment précis qu'il faudrait qu'une armée y travaille jour et nuit pendant un mois pour qu'on puisse en voir le bout.

Dans les locaux dédiés à la réception de marchandise, j'avais failli me décourager, parce que l'espace immense était complètement encombré de boîtes et de bacs de toutes dimensions. Tout, ou presque était à démêler. Malgré la quantité conséquente de personnes qui s'affairaient à réceptionner, étiqueter et classer le matériel, il me paraissait invraisemblable que le magasin puisse avoir l'air d'un magasin, avant Noël.

À la fin de cette première journée, pourtant, les murs s'étaient ornés d'étagères et d'instruments divers, les planchers avaient repris un aspect de plancher, les montagnes de boîtes de la réception avaient un petit peu diminué, l'ouverture prochaine se frayait doucement un chemin.

D'un jour à l'autre, les sections prenaient forme, les employés venaient faire connaissance avec leur nouvel environnement de travail, une équipe commençait à s'ébaucher. Autant pour les employés que pour les gestionnaires. Il me semblait que si je passais un peu trop de temps à un étage celui que j'avais délaissé en profitait pour se faire une beauté.

On a fini par établir une stratégie de Mathilde. Ce qui nous fait bien rire parce que personne d'entre nous n'avait jamais vécu une semblable situation. C'est une manière comme une autre de débuter à tisser une relation de travail.

Et voilà que nous sommes prêts. Nous ouvrirons nos portes demain. Tout ne sera pas parfait, bien entendu. Mais nous seront-là.

C'est une belle et grande aventure qui se précise tranquillement, une aventure avec une clientèle qu'il nous tarde de rencontrer et plein de culture à partager.

En espérant vous y voir bientôt !

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dimanche, novembre 13, 2016

Soleil d'automne

Moi, j'aime ça aller chez Grand-mamie. Je connais toute sa maison par cœur. C'est bien parce que je je peux la parcourir dans tous les sens tout seul. Ce n'est pas comme chez-moi où il y a les escaliers interdits sans Papa ou Maman. Je n'ai pas tellement les interdits, ce n'est pas très drôle.

Alors, j'aime aller chez grand-mamie parce que je peux bouger bien à mon aise, mais pas seulement pour cela. Elle aussi je l'aime. C'est ma première personne préférée quand elle est-là. Par ce qu'il y a des jours où elle ne l'est pas. Maman et Papa eux, je les vois tous les jours, alors j'aime bien profiter de ma grand-mamie quand je suis avec elle. Elle me fait tellement rire. Elle fait la grosse bibite qui va manger Zazou et moi je ris, je ris, je ris et je me sauve en courant sur mes quatre pattes. Je suis ultra rapide, personne n'arrive à me rattraper!

Des fois, chez ma grand-mamie il y a un grand monsieur avec une voix grave, grave, grave. Il me parle un peu, mais ne joue pas avec moi. Alors je lui montre que je peux faire le lapin ou le poisson. Je lui montre aussi que je sais reconnaître le chien et le chat sur le frigidaire. Des fois, ça l'intéresse, mais des fois non. Ce n'est pas grave, je continue montrer à tous les adultes en présence que je le sais.

Des fois aussi, il y a une madame qui veut jouer avec moi et me prendre dans ses bras. Je ne suis pas trop certain de ce que je veux faire avec cela. Maman me dit : « c'est Tatie-Mathie, tu t'en souviens? » Ça me dit quelque chose, on dirait presque je sais c'est qui, mais ça m'échappe la seconde suivante. C'est drôle, c'est comme si je la connais et si je ne la connais pas en même temps. Quand elle rit par contre, là je me dis que je sais presque qui elle est. Je suis très, très bon pour faire rire et j'adore ça! Ce que j'aime beaucoup avec elle, c'est qu'elle a peur quand je fais le gros lion. Rouargghhh! Alors c'est elle qui se sauve en courant.

C'est mon truc, parce que quand Tatie-Mathie se sauve, je peux en profiter pour galoper jusqu'à la cuisine et aller retrouver Grand-mamie. C'est avec elle que je veux jouer. Mais quelquefois, je ne peux pas. Elle me dit : « je t'aime, t'aime, t'aime petit chat, mais tu ne peux pas rester avec moi, il y des choses dangereuses pour toi dans ma cuisine ». Alors j'accepte que Papa me prenne dans ses bras, à condition qu'il me fasse sauter en même temps.

Moi, j'aime ça aller chez ma Grand-mamie, d'abord parce que je l'aime elle, mais aussi parce qu'il y a des fois des personnes que je connais un peu à qui je peux montrer toutes les belles façons que j'ai apprises et qui ne pourront qu'en être émerveillées.

Après tout, j'ai un an et j'ai fait beaucoup d'apprentissages en très peu de temps. Faut bien qu'il y ait des gens pour le remarquer.

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jeudi, novembre 10, 2016

La harde

Métro Jean-Talon, peu après 15h30. Depuis presque deux semaines, j'observe, ou plutôt, je dois vivre avec le même manège. À mon arrivée à la station, les garçons ont passé les guérites et sont regroupés en horde désordonnée près de l'escalier qui mène au quai de la gare. De leur observatoire, ils peuvent voir arriver le train de l'autre côté de la station. Ils en laissent passer beaucoup avant de se décider à prendre possession de la voiture de tête. Ou d'essayer.

Le jeu, je crois, c'est de se donner le départ à la toute dernière minute pour dévaler les escaliers le plus rapidement possible et de se précipiter dans le wagon de tête juste avant que les portes ne se ferment et de rire à gorge déployée de ceux d'entre eux qui seraient restés sur le quai ; il y en a toujours un ou deux.

Ensuite l'objectif semble être de prendre le plus d'espace possible dans la voiture. Ils étendent leur nombre conséquent (j'en ai compté une quinzaine, l'autre jour) en groupuscules de deux ou trois individus et s'invectivent d'un bout à l'autre de cet espace confiné. Impossible pour les autres passager de tenter d'avoir un semblant de conversation tant les garçons prennent le plancher. Ils sont là pour être remarqués.

Alors, bien entendu, je les remarque. Ils sont probablement en deuxième ou troisième secondaire, selon moi, parce qu'ils affichent une certaine expérience de l'adolescence. Physiquement, ils sont aussi disparates que faire se peu autant dans les différences de tailles ou de pilosité débutante sur leurs visages et leurs voix voyagent des graves aux aigus sans qu'ils puissent y faire grand chose, me semble-t-il.

Dans leur milieu, ils doivent faire partie des leaders, ils se comportent comme une meute affamée de reconnaissance et d'exploits à l'aune desquels je suis bien heureuse de ne plus avoir envie de me mesurer. Ils font de l'esbroufe leur principal cheval de bataille, mesurent les longueur et la couleur de leurs plumages à force de cris et de remarques assassines. Tous leurs mouvements m'apparaissent faire partie d'une parade qu'ils s'adressent entre eux. Qui saura le mieux s'asseoir avec un air savamment relâché, qui chiquera sa gomme de façon ostentatoire, qui regardera l'écran de son téléphone le plus souvent en donnant l'impression qu'il y reçoit à tout coup une information capitale.

Ils sont jeunes, bruyants, mais je ne les trouve pas dérangeants. Je les regarde aller avec beaucoup d'attendrissement, cette volonté qu'ils mettent de l'avant à être une horde impressionnante tandis qu'ils me font davantage penser à une harde aux abois. Ils épient tout ce qui se meut autour d'eux, en faisant semblant de donner le change. Ils épient le monde dans lequel ils vont se faire une place en tentant bien fort de se faire croire qu'ils n'y accordent aucune espèce d'importance.

Ils sont magnifiques dans leurs gaucheries, beaux dans leur candeur.

Ils sont inspirants d'avenir.

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dimanche, novembre 06, 2016

Théorie des espaces

Des fois, je me demande comment faire pour me faire comprendre. Il me semble que j'ai essayé toutes les formes de langages à ma disposition, sans grands résultats. Je sais que tu aurais voulu que je sois pleine de confiance en moi à toutes les étapes de ma vie, que les critiques me coulent sur les épaules pendant que je les rejetterais du revers de la main. Le problème tu vois, c'est que la confiance en soi ça ne se pousse pas en travers de la gorge des gens à qui on voudrait la voir acquérir.

Je doute. De moi, de la place que je dois prendre, de cet espace précis qui pourrait m'être imparti à condition de bien vouloir le saisir. L'astuce, c'est que prendre sa place, c'est un fin jeu avec le reste de la société. À te regarder aller, il me semble parfois que tu as oublié ce léger détail, avec le temps. Comme rien de ce que tu ne dis ou fais ne pourrait avoir d'influence sur l'intégrité morale ou physique de qui que ce soit, par conséquent, j'ai l'impression que tu t'attends à ce que toutes tes connaissances fassent exactement de même pour se tailler une place au soleil.

Je travaille très fort pour désamorcer mes mécanismes de défense, surtout parce que j'ai enfin compris à quel point ils m'ont été nuisibles. N'empêche que mon inconscient, lui, ne suit pas toujours la parade. Mes songes se peuplent de situations stressantes qui me réveillent en sueurs à coups de gémissements angoissés. Je rêve essentiellement de rejet, quelles que soient les personnes en présence. Certains jours, c'est au travail, d'autres c'est en famille, d'autres ce sont mes cercles d'amis. Au bout du compte, c'est juste la même histoire de manque de confiance en moi qui se répète.

Au début de la période de rêves, je ne les racontais pas. Je n'avais aucune espèce d'envie de les analyser et d'en comprendre le sens profond. Ce n'étaient que des rêves, après tout. Puis, j'ai fini par saisir qu'ils revenaient toujours lorsque je me sentais envahie par une présence non sollicitée. Même discrète. À tous les coups, ça me remets en question de la tête aux pieds. À tous les coups, je me retrouve devant la même case départ, celle du jour où j'ai pris une décision fondamentale pour moi, qui, évidemment allait avoir des conséquence sur moult autres personnes, parce qu'il est infiniment rare qu'une décision que le prend sur le front social n'ai aucun impact sur le reste de nos réseaux.

Je travaille très fort pour débouter mes mécanismes, mais il y a certaines frontières que je refuse de lever. Ce sont celles de mon territoire intérieur ; la seule chose qui n'appartienne qu'à moi. Comme je te l'ai mentionné plus haut, la confiance ça se bâtit brique par brique sans oublier le mortier qui parfois prend du temps à se solidifier. Autrement l'édifice s'écroule au premier mouvement de sol.

Il ne faut pas m'en vouloir, ni t'en tenir rigueur ; simplement constater avec moi les espaces concomitants ne sont pas toujours concordants.

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jeudi, novembre 03, 2016

Appelez-moi Alfred

Depuis mon changement professionnel ; je me lève à l'heure des poules. Correction, je me lève bien avant l'heure des poules, en fait j'arrive au travail avant qu'elles n'aient eu l'idée saugrenue d'ouvrir l’œil. Monter un magasin, c'est une job physique et ça implique qu'il nous faut êtres présents quand les électriciens commencent, c'est-à-dire 6h30. Je suis gâtée, mon quart lui, ne débute qu'à 7 heures.

Peu à peu, je fais la connaissance avec l'équipe qui se joindra à nous. Contrairement à la réalité du Carrefour Laval, l'équipe est très mixte, à la fois dans la direction et sur le plancher. Je ne sais pas vraiment si c'est une conséquence du fait que nous soyons sur l'île de Montréal ou plutôt que nous soyons davantage orienté en musique sauf que la différence est bel et bien là, je ne peux pas le nier. Je me sens un peu comme à l'époque ou j'intégrais tranquillement une ligue d'improvisation à Sherbrooke parce que beaucoup de gars, ça veut forcément dire beaucoup de taquins et mettons que je commence à avoir un aperçu du champ lexical de leurs niaiseries.

Cependant, me voilà confronté à une situation que je n'ai jamais vécue en 43 ans d'existence, je ne suis pas la seule Mathilde de la boîte. Qui plus est, nous sommes trois. Ça me laisse perplexe. Depuis douze ans que je travail pour l'entreprise, jamais je n'ai eu à utiliser autre chose que mon prénom pour m'identifier sur les lieux de mon travail. Bien entendu, avec le temps, j'ai vu passé ce prénom dans d'autres succursales, mais nous étions assez peu nombreuses pour être uniques en un lieu.

Ma première idée a été de me résoudre à utiliser continuellement mon nom de famille. Mais bon, ça fait long de dire à tous les coups Mathilde Cazelais. Six syllabes bien découpées. Comme je suis généralement appelée un peu partout plus souvent qu'à mon tour et que généralement, il faut que je réagisse au quart de tour, j'entrevoie déjà plein de petits pépins dans le quotidien. En riant, ce matin, j''ai dit à mes collègues : « dans ce cas, appeler moi Alfred » puisque c'était déjà un surnom avec lequel je vivais au Carrefour. Mais un de mes collègues s'appelle Frédéric, alors lui se retourne à tous les « Fred » qui fusent. Ça ne m'avance pas tellement.

Bon. Je suis souvent Mathie, mais les deux autres aussi. Crotte de bique. Je suis quelquefois Wiki-Mathie, Tatie-Mathie ou Mathildette, mais je trouve que ça aurait un drôle d'effet dans l'intercom du magasin, surtout si c'est pour aller régler un cas avec un client difficile, mettons que ça pourrait avoir une incidence sur l'impression de professionnalisme que je pourrais dégager.

Bref, pour la première fois de ma vie, j'ai un problème de dénomination. On va finir par s'adapter et trouver des stratégies, c'est comme rien.

N'empêche que, ça me fait tout drôle de me retrouver dans cette situation. Comme si ça m'obligeait à me regarder sous un angle que je n'avais jusqu'alors pas imaginée.

Les apprentissages émanent parfois d'endroits où on les attend le moins.

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dimanche, octobre 30, 2016

Entrées par effraction

Je me rappelle un retour de séjour dans les Laurentides, je devais avoir dix ou onze ans, parce que je dormais déjà dans la grande chambre du rez-de-chaussée, lors duquel on s'était aperçus que nous avions été dévalisés. Ce n'était pas la première fois qu'un tel événement se passait sur la rue, je savais que c'était arrivé un 24 décembre, quelques années plus tôt à l'autre bout de notre tronçon. Si je connaissais les victimes, rien de ce que me amies qui l'avaient vécu avaient pu me raconter ne m'avaient rendu la situation tangible.

Mais ce soir-là, dans la bise hivernale, je ressentais jusque dans mes os, un froid que n'avais jamais perçu jusqu'alors. À cette époque de ma vie, ma maison était le lieu par excellence de ma sécurité. Sauf que la porte du séjour était désormais branlante et il manquait des appareils électroniques ainsi que mon sac de couchage. Je n'avais alors pas compris pourquoi le sac de couchage avait disparu, dans ma très grande innocence. Mes bijoux de pacotilles eux, étaient restés bien à leur place, peut-être en fut-il autrement des bijoux de ma mère, je ne m'en rappelle plus.

Après les événements, il m'avait fallut plusieurs jours pour me remettre à dormir paisiblement. Beaucoup de bruits, parfaitement normaux, me faisaient sursauter une fois que le soir était tombé et on s'entend que la nuit gagne son pari sur le jour très longtemps dans les hivers québécois. Ça ne s'est cependant pas reproduit, pour nous à cette adresse-là. Alors, l'impression d'insécurité s'était graduellement amenuisée jusqu'à devenir le souvenir confus que je narre aujourd'hui.

Je vis dans un quartier haut en couleurs depuis plus de sept ans. Je sais qu'il est arrivé à plusieurs demeures du voisinage d'avoir des visites de dévaliseurs. Juste à la porte d'à côté d'ailleurs, c'est arrivé au moins deux fois en quelque chose comme cinq ans. Ces voisins ont fini par se faire installer un système d'alarme et mon colocataire et moi-même nous sommes toujours félicité d'en avoir un bien actif et largement identifié dans nos fenêtres, ça nous donnait l'impression que nous ne vivrions jamais rien du genre. Et payer un système d'alarme quand on habite au rez-de-chaussée d'un telle quartier, nous apparaissait une sage idée.

Grand bien nous fit de ne jamais avoir eu l'idée saugrenue de le faire désactiver. Cet après-midi quelqu'un a tenté de forcer l'entrée de l'appartement. Mais il s'est fait casser les oreilles par le bruit tonitruant du système. Je ne sais pas combien de temps ça sonne avant de s'arrêter de soi-même, mais ça n'a pas dû être très agréable pour les personnes qui étaient à domicile pendant qu'il se faisait aller les aigus.

Mis à part un penne endommagé, nous nous en tirons avec rien pantoute. Le système a rempli son office de faire déguerpir les intrus avant qu'ils ne puissent mettre un pied dans l'appartement. Ceci dit, je me sens exactement comme dans mon enfance quand j'étais fébrile à l'idée d'aller me coucher. Je sais que je vais avoir toutes les misères du monde à trouver le sommeil quand viendra l'heure de poser ma tête sur l'oreiller.

Je sais que je vais avoir l'envie très forte d'armer le système avant d'aller me coucher, juste pour me rassurer.

J'espère cependant que je ne laisserai pas ce genre de peur prendre le pas sur ma vie.

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jeudi, octobre 27, 2016

Avant la spirale

Sur la table de mélamine que je connais par cœur, au lieu des sempiternelles demandes d'emploi, il y avait un tas d'objets volontairement abandonnés à cet endroit. Deux trousseaux de clefs, deux cartes signifiant l'appartenance à l'entreprise pour laquelle je travaille depuis douze ans que j'ai posés derrière moi pour plonger dans la nouvelle aventure qui m'attend la semaine prochaine.

Pour l'instant, je ne travaille plus nulle part : pendant quatre jours, je serai complètement indépendante de mes responsabilités ordinaires. Je me situe très exactement entre deux chaises. L'air de rien, me voilà à quelques jours de travailler pour ce que j'ai perçu comme la compétition pendant onze ans. C'est long, dans ma vie professionnelle.

Je laisse équipe que j'ai participé à bâtir. Une équipe que j'aime de tout mon cœur à travers ses individus sinon, dans son entièreté.

Je laisse une connaissance devenue presque instinctive de la mise en marché, d'une clientèle que j'avais l'impression de comprendre dès qu'elle mettait un pied dans le magasin. Je me trompe certainement à cet effet, mais tout de même, je pouvais mettre des produits de l'avant en me trompant très peu souvent. Je pouvais proposer d'autres produits, en me trompant aussi peu souvent. Cinq années passées au même endroit, ça a son lot d'atouts.

Mardi, je me plongerai dans la jungle du montage d'un magasin dont je ne connais rien. Je suis complètement ignorante de la partie phare des produits : je ne connais strictement rien aux instruments. D'accord, j'ai une certaine accointance avec ceux-là depuis ma plus tendre enfance, mais ça demeure très vague. Je sais faire la différence entre un piano et une flûte, mais ça s'arrête à peu près là. Je me sens complètement néophyte D'accord aussi, ce n'est pas le le département dont je serai en charge, n'empêche que...

Je ne connais pas les codes par cœur et j'ignore les classements. J'ai eu beau faire de l'espionnage dans l'intranet de ma future demeure professionnelle, je comprends les méthodes de recherche mais rien à rien à ce que ça veut dire pour la personne qui doit se mouvoir à travers les rangées surchargées de l'époque de l'année qui nous empêche d'avoir une vue d'ensemble sur ce qui est mis en place.

Je ne connais pas l'équipe avec laquelle j'aurai à travailler. Il me faudra lui expliquer mes aspérités : je n'ai pas toujours le tact qui devait s'imposer pour une gestionnaire, je n'ai pas toujours une patience exemplaire : certaines formes d'incompétences m’insupportent et il semblerait que c'est inscrit en lettres capitales sur mon visage. Mais, quand les gens me connaissent, ils savent bien que je suis principalement équitable et que j'ai un talent certain pour mobiliser les troupes, alors ces petits défauts finissent par se fondre dans les vues d'ensemble. Sauf que là, j'ai tout à construire ; ma réputation comprise.

Et plus que tout, je ne connais pas la clientèle : ça me fait peur parce que ça confronte mon sentiment de compétence sur lequel mes réflexes professionnels reposent.

J'ai quatre jours devant moi, quatre jours durant lesquels je serai totalement débranchée et dans un noir certain.

Je compte bien en profiter avant de sombre dans la spirale démente du temps des fêtes et de m'y amuser du mieux que je pourrai.

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