jeudi, mars 23, 2017

Changer le cours des choses

Tu avais rêvé ta vie, bien avant de la vivre. Tu savais que tu étais bien mal partie dès le départ. Non, tu n'avais pas eu les bons parents biologiques, mais tu te savais tout de même assez chanceuse dans ta famille d'accueil, qui elle n'avait rien de sordide. C'était peut-être un peu trop bruyant, un peu trop essoufflant, un peu trop n'importe quoi pour que tu aies eu envie d'y rester trop longtemps.

Comme beaucoup d'ados, tu t'étais projetée dans le rêve qui commençait inévitablement par avoir ton appartement. Sauf que, vivre en appartement, ça coûte cher. Trop cher pour un petit salaire de commis de dépanneur. Ta chance, dans tout ça, c'est que dans le petit village où tu as grandi, il n'y a pas de cégep, alors forcément, tu devais quitter le premier pour pouvoir étudier et ça, tu y tenais. Parce que dans tes rêves il y avait toujours des tonnes de nouvelles choses à apprendre.

Alors, bien entendu, quand tu avais rencontré ce beau gars-là, au charme incendiaire, avec ses grands yeux noirs comme le fond d'un puits et cette fragilité, ce désir d'amour et d'absolu tu n'avais pas trouvé si étrange qu'il te propose immédiatement d'emménager chez lui, même si au fond, vous ne vous connaissiez pas beaucoup. Tu t'étais simplement dit qu'il n'y avait aucune raison pour que tu n'ai pas autant que lui le courage de t'engager.

Cependant, tu avais vite compris que rien dans cette relation n'était sain. La petite fragilité du départ, s'était rapidement transformée en escaliers qui se déboulaient, en mots qui faisaient mal, en interdits de toute sorte. Assez pour que tu vives avec la peur au quotidien. Peur qu'il ait trop bu, peur qu'il pète une coche parce que tu avais décider de faire quelques heures supplémentaires, peur que ta complicité avec des nouvelles copines du travail, ou du cégep soit mal perçue.

Tu avais donc fermé ta grande gueule plus souvent qu'à ton tour, jusqu'à ce que la phrase « tu es la femme de ma vie » te devienne un cauchemar. Et tu savais que tu ne pouvais pas le quitter. Qu'il fallait qu'il le fasse sans quoi les conséquences pourraient être fâcheuses pour toi. Mais tu avais sauté sur l'occasion de partir quand il t'avais parlé d'un break. Bien évidemment, tu voyais cette coupure bien différemment de lui. Bien évidemment tu rayonnais de toutes tes cellules, toutes tes fibres durant cette césure et tu avais aussitôt rencontré quelqu'un d'autre. Un gars bien simple qui ne t'offrait pas tant d'habiter avec lui, mais de te trouver un appartement à toi, en colocation, à la limite, pour que tu puisses goûter un peu à la liberté.

Tu avais alors pris toute ta force de vie dans tes mains, traverser les étapes comme il se devait, soit commencer par aviser la police que tu devais retourner chercher tes choses à un endroit où tu étais possiblement en danger afin de te donner une chance de changer le cours des choses. Le problème, c'est qu'avec ton beau grand sourire, ta force intérieure, ton bagout, on ne t'avais pas tout à fait prise au sérieux et que toute ton existence s'était arrêtée sous le coup d'une arme blanche quand tu pensais, au contraire, avoir fait très exactement ce qu'il fallait pour te sortir de cet enfer-là.

Faire ce qu'il faut, n'est pas toujours la solution, faut croire.

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dimanche, mars 19, 2017

Partir du bon pied

Le soleil irradiait, taquinant les passants de son air tout guilleret comme si le ciel ne venait pas tout juste de nous tomber sur la tête. Les quantités de neige amoncelées un peu partout, nous rappelait que tempête, il y avait eu. Quand, j'avais été voir l'état de la chaussée, la veille, la neige atteignait la moitié de la distance entre la poignée et le sol. Impossible donc de sortir de la maison sans pelleter. Je m'y étais donc attelée, comme la plupart des voisins. Au moins je n'avais pas à chercher une auto sous les congères.

Comme c'est souvent le cas après ces chutes de neige intempestives, la température était clémente. Assez en tout cas, pour que la plupart des gens que je voyais aient eu envie de laisser l'écharpe et autres lainages à la maison. Moi, je me sentais d'humeur à conquérir le sol, à profiter de cette ambiance festive avec l'impression que le printemps me guetterait au premier tournant, malgré tout.

J'avais donc décidé de me rendre au métro Berri à pieds, en suivant la rue Ontario, m'imaginant que celle-ci serait dégagée étant donné que ma petite rue l'était. Eh bien non. Je n'avais pas si tôt dépassé la rue Champlain que je me suis retrouvée prise dans un balais de camions de toutes sortes, plus gros les uns que les autres, avec des angles morts, vraiment très morts. Ne voulant pas m'ajouter aux tristes statistiques des personnes malencontreusement happées par une déneigeuse, j'avais attrapé l'autobus qui me suivait de quelques mètres. Évidemment, celui-ci n'avançait que peu, par à coups, et le chauffeur avait l'air totalement exaspéré de la situation. Si bien qu'il avait décidé d'arrêter sa course à Amherst, sans en aviser ses passagers.

Avant de comprendre qu'il ne repartirait pas, j'avais vu une femme courir dans le milieu de la rue Ontario en provenance de l'ouest. Elle était visiblement dans un drôle d'état, pas tant à cause de sa course effrénée que par la peur qui se lisait dans ses yeux. Elle était montée dans le bus, sans payer son passage et s'était laissée choir sur la banquette arrière. À ce moment, un immense homme s'était pointé à la porte de l'autobus, tapant dans la porte à coups très forts et criant un amoncellement d'insultes en anglais. Les femmes dans le bus criaient au chauffeur de ne pas le laisser entrer, mais celui-ci fit la sourde oreille et l'homme s'était engouffré dans le véhicule en continuant de pester « Don't ever call de cops on me again, you bitch ! » Et autres jolies petites déclarations dans le même genre. Ils étaient ressortis en moins d'une minute. Comme l'autobus ne repartait pas, malgré le fait que la voie soit enfin libre devant nous j'étais descendue à mon tour afin de me rendre dans un magasin d'électronique pour m'acheter un fil de téléphone parce que le mien était complètement hors d'usage depuis la veille.

J'avais fait mon emplette en vitesse, et payer le fil qu'on m'avait montré rapidement pour ne pas me mettre en retard pour le travail. J'étais arrivée pas mal plus à la dernière minute que selon mes habitudes et c'est là que j'avais réalisé qu'on m'avait vendu un fil pour téléphone Samsung alors que j'avais spécifié que j'avais un Iphone.

Il y a des journées comme cela, qui ne partent vraiment pas du bon pied...

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jeudi, mars 16, 2017

Interruptions involontaires

Je déambule généralement avec des écouteurs dans les oreilles, un peu, je présume, pour préserver ma bulle, beaucoup, pour continuer d'apprendre, parce que j'écoute rarement autre chose que la radio. Si d'aventure, ça arrive, je chantonne généralement allègrement avec mon baladeur, laissant, me semble-t-il savoir que je suis dans un monde qui n'appartient qu'à moi.

J'ignore, ce qui dans cette attitude prête à la conversation, toujours est-il que je me fait continuellement adresser la parole par des inconnus quand je ne m'y attends pas. C'est particulièrement vrai quand j'attends en file pour payer mes emplettes à l'épicerie tard le soir. Ça m'arrive assez régulièrement étant donné mon horaire atypique. On me raconte tout et n'importe quoi, ces derniers jours, la température en a beaucoup fait les frais. Dans ces situations, j'ai parfois l'impression d'être la première personne à laquelle mes interlocuteurs aient parlé de la journée. Alors, je les écoute en souriant et en essayant de ne pas prendre un air condescendant.

Quelquefois, mon tempérament bouillant est mis à rude épreuve. Parce que ce sont souvent des hommes qui m'adressent ainsi la parole, des hommes plus vieux que moi qui me racontent des bonnes blagues. Généralement très sexistes, ou salaces, bref, à des kilomètres de l'humour qui m'amuse. J'ai développé avec le temps, toutes sortes de stratégies pour répondre sans répondre et fermer la porte à d'autres commentaires que je pourrais trouver aussi malaisants que ces petites blagues malvenues.

Des fois, je me dit que le fait que j'écoute la radio n'est pas étranger à ces conversations impromptues. Surtout quand je syntonise des émissions qui me font rire, soit dans leur entièreté, soit dans certaines de leurs parties, parce que j'aborde alors un large sourire qui se décolle difficilement de mon visage. J'imagine que j'ai, à ces occasions, l'air avenant. Le plus drôle, c'est que lorsque je suis dans ce genre d'écoute, je ne veux généralement pas en manquer un iota, parce que justement, ça m'amuse et me détend. Je tente néanmoins de faire bonne figure, malgré le dérangement. Ce doit être un réflexe de service à la clientèle, dûment intégré.

La plupart du temps, je crois que tout ce résume à cela : ma face de service à la clientèle. Ça fait tellement longtemps que je suis aux premières loges des clients bêtes que je me fais un devoir de ne jamais faire sentir aux personnes qui me servent à leur tour, mes mauvais poils et autres aléas de l'existence. Peut-être que cette attitude dépasse un tantinet ma volonté et ouvre des portes à toutes ces parenthèses qui ne me font pas envie.

Ce que ces personnages ne savent pas, c'est que je suis une portraitiste du quotidien et que tout ce qu'ils peuvent bien me raconter finira un jour ou l'autre dans la sève de ce que je crée. Que ce qu'ils me narrent m'intéresse, ou pas...

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dimanche, mars 12, 2017

Changer d'angle

La pièce sentait l'humidité et la friture. Autour de moi, les gens trimballaient des cabarets bien remplis ou des gobelets de boissons chaudes. C'était une pièce lumineuse et bruyante, comme c'est fréquemment le cas dans les chalets de ski alpins les après-midi de fin de semaine. Ce n'était pas celui auquel j'étais habituée, c'était la première fois que je me retrouvais-là, mais je me sentais, somme toute en pays de connaissance.

Je ne me rappelle plus exactement pour quelle raison j'étais fâchée, ni précisément contre qui, mais je l'étais. Il me semble que ça avait un rapport avec les duos de remontées mécaniques et comme nous étions trois filles d'à peu près le même âge, ce genre de frictions étaient assez récurrentes, surtout en dehors du site sur lequel on allait descendre les pentes habituellement. Là, il y avait toujours un paquet de personnes que l'on connaissait suffisamment pour vivre des remontées agréables, à peu près en tout temps.

Bref, j'étais fâchée et comme toute ado qui se respecte, non comme toute moi qui se respectait, je me vautrais dans mon drame. J'étais incomprise, délaissée, maltraitée, choisissez l'attribut qui vous plaît dans le lot, je me les accordais tous, convaincue que personne au monde ne pouvait expérimenté pire journée que la mienne.

Selon ma bonne habitude, dans ce genre de circonstances, j'écrivais. Je n'avais pas de papier, pas de cahier avec moi, il était rare que je pense à apporter ce matériel indispensable, pourtant, à mes épanchements. Je me servais donc d'un napperon en papier pour exprimer toute ma frustration. Au bout d'un moment, un garçon inconnu était venu s'asseoir devant moi et m'avait parlé. Au début, sa présence m'avait irritée, parce qu'elle me forçait me sortir de mon auto-complaisance et que mes treize ou quatorze ans ne voyaient vraiment pas en quoi une discussion avec un inconnu aurait pu être plus intéressante que l’apitoiement dans lequel je versais.

Mais bon, il était rigolo, plein de confiance en lui et de charme. Il m'avait invité à aller faire une couple de descentes en sa compagnie, ce que j'avais refusé vu que l'heure du rendez-vous de fin de journée approchait à grands pas. Les filles étaient venues me cueillir sur ces événements et j'avais quitté mon nouvel ami sans trop de regrets. Je me battais avec le support à skis pour en déloger les miens quand il était venu à ma rescousse, me donnant franchement l'impression que j'étais une empotée de premier ordre, et j'avais rougi sous son regard amusé.

Il m'avait fait un tout petit bisou sur les lèvres avant de donner deux puissantes impulsions à ses skis pour s'éloigner de moi pour toujours.

C'est ce jour-là, je crois, que j'avais pris la décision que j'étais assez grande pour cesser de me cacher dans les gardes-robes pour éviter de donner la bise aux invités.

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jeudi, mars 09, 2017

Le soliloque

Sur le quai, un homme se tient près d'un renfoncement d'un mur. Il tient un journal à l'envers à la hauteur de son visage. À ses côtés, un chariot à roulettes, de ceux qui sont couverts pour permettre à leurs utilisateurs de laisser leurs emplettes au sec. Je sais qu'il traîne dans le secteur depuis un bout de temps parce que j'ai eu un mini souci de sac éventé, j'ai donc laissé passer un train avant de me récupérer entièrement, et j'ai bien vu qu'il n'a pas bougé de son emplacement.

Son refuge est situé exactement devant l'endroit où j'attends ordinairement le prochain train. Alors j'entends ce qu'il dit derrière son journal: « Madame, moi je peux vous nommer tous les préjugés racistes que vous portez ». Ça m'a saisie. Comme s'il s'adressait directement à moi, de l'autre côté de ses feuilles de papier qui lui tiennent lieu de paravent. Il soliloque des imprécations sur le racisme dont il se croit victime pendant les longues minutes qui s'écoulent avant l'arrivée du prochain train. Il a ce phrasé à la fois musical et caractéristique des gens nés dans un pays du Maghreb, mais installés ici depuis un moment déjà parce qu'il y a quelque chose dans l'ouverture des « a » qui trahit une longue accoutumance de la parlure québécoise.

Il règne une certaine tension sur le quai. Personne ne répond à l'homme, pourtant toutes l'ont entendu, et la plupart des hommes présents sur la scène aussi. C'est d'une évidence crasse qui se mesure à l'aune des coups d'oeil qui s'échangent, l'air de rien. Au bout d'un moment, le discours change et on l'entend plutôt dire: « Ils ont laissé leurs femmes agir comme bon leur semble et voilà ce qui se produit, plus de respect pour la parole des hommes ». Nous sommes trois à relever la tête simultanément. Il ne nous voit pas, puisque son journal est toujours stratégiquement placé à la hauteur de son visage. Le malaise sur le quai, lui, est de plus en plus palpable. Personnellement, je pourrais avoir bien des choses à répondre à ce genre de discours, sauf que je suis convaincue qu'aucune discussion n'est possible : l'homme semble bien arrêté sur ses positions et sa mise en scène toute personnelle, laisse croire qu'il a envie d'accuser, pas d'entrer en dialogue.

Je suis à peine soulagée quand le métro rentre en gare. Même si j'avais vu l'homme, un peu plu tôt rester à son poste, je me dis que dans l'espace confiné d'un wagon, son discours serait encore plus audible et dérangeant. Il reste sur le quai tandis que tous ses auditeurs involontaires entrent dans la voiture. Et comme les portes se referment, on entend un soupir collectif. Je ne sais pas si nous avons peur de sa différence, de sa colère, de son esprit de vengeance, mais visiblement quelque chose nous titille le groupe. Même si nous sommes tous étrangers les uns pour les autres.

Au fond, ce n'est qu'un marginal de plus qui se tient sur le même quai, de la même gare, que tous les autres que je vois, qui m'effraient un peu par leur différence, leurs discours paradoxaux, agressifs ou même haineux. À cet endroit précis de la jungle urbaine, ils revendiquent leur droit de cité. Ils me mettent souvent sans dessus-dessous cependant ils ont autant le droit d'y être que moi.

Que je me le tienne pour dit...

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dimanche, mars 05, 2017

Trame sonore

Je ris souvent de mon accent quand je tente de parler une autre langue, particulièrement l'anglais qui est la seule autre langue que le français dans laquelle je puis soutenir une conversation. Mais je n'ai décidément pas les muscles buccaux assez travaillés pour y être bonne, c'est une vérité de la Palisse puisque dans ma bouche, white, right et write sonnent exactement de la même manière. Au moins, suis-je parfaitement capable de me faire comprendre et de comprendre mes interlocuteurs.

Ceci n'a cependant pas toujours été vrai. J'ai aimé des chansons, particulièrement à l'adolescence, sans en saisir le sens et sans trop me poser de question non plus. J'aimais la musique, c'étaient des pièces à la mode, c'était suffisant. Avec le temps, j'ai apprivoisé cette langue, je la lis bien, la parle convenablement, si on fait abstraction de l'accent et quelquefois même, le temps où je mes oreilles se mettaient systématiquement en mode absence quand on parlait anglais à côté de moi me manque. Aujourd'hui, je comprends aussi aisément une conversation dans cette langue que dans la mienne, à tout le moins dans les rues de Montréal.

Mon passé de joyeuse ignorante me revient néanmoins souvent au visage. Hier nous avions cette discussion à cause d'une chanson qui jouait à la radio du magasin. Je ne le connaissais pas du tout à l'énorme surprise des employés. C'était une ballade assez sirupeuse de celles dont sont friandes les pré-ados ou les très jeunes ados. Ça avait été populaire au début des années 2000, à peu près à l'époque ou j'étais personnellement en plein milieu du pays des zombies, ce qui fait que je n'étais pas du tout surprise d'avoir complètement loupé cet épisode musical. D'autant que je me suis débranchée des radios commerciales depuis bien avant cette date alors l'étendue de mon ignorance en musique pop anglo est plus que vaste.

Bref, une employée m'a alors dit qu'elle avait un attachement tout particulier à cette chanson parce qu'elle avait été la trame sonore de son premier slow et de son premier french. Tout naturellement elle m'a demandé quelle avait été la chanson pour moi. J'ai donc répondu que le premier slow était Careless whisper. J'allais laissé ça là sauf que je n'ai pas pu résister à la question muette des grands yeux verts qui me regardaient en attendant la suite. J'ai fini par dire que le premier french avait eu lieu sur Take my breath away et que ça avait été aussi agréable qu'un traitement de canal. Penchant la tête sur le côté gauche, l'employée m'a alors dit : « ah ben au moins, ça fite »

Et je me suis aperçue qu'elle avait raison. Je n'avais jamais associé la signification des mots du titre de la chanson avec les événements, parce qu'évidemment, dans ce temps-là, je n'avais absolument aucune idée de ce que ça voulait dire.

Comme quoi, dans la vie, parfois, les trames sonores sont aussi bien accordées à la réalité que dans les films, même si je sais fort bien qu'au sens figuré le titre de la pièce avait quelque chose beaucoup romantique que mon premier baiser mouillé.

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jeudi, mars 02, 2017

La bonne parole

À mon arrivée au travail aujourd'hui, j'ai été informée qu'un drôle de zigoto était venu hanter nos locaux en fin de soirée hier. Rien de bien méchant, seulement, il revenait d'une soirée de prières et il promenait son prosélytisme en faisant semblant de magasiner des dvd. Il avait passé une bonne demie-heure avec la libraire à essayer de la convaincre de suivre son cheminement religieux. Le gestionnaire en présence avait du intervenir de manière assez claire pour que le jeune homme finisse par quitter la succursale et laisser la libraire en paix. Mais il était revenu à deux reprises, mais n'avait fait que traverser en voyant que le gestionnaire était bien présent sur l'aire de ventes.

À vrai dire, nous ne nous attendions pas à le revoir de sitôt. Mais non. Vers 19h45, il est entré. La libraire m'a tout de suite avisée que c'était le zigoto en question, et m'a informée du même souffle qu'elle ne le servirait pas. J'étais bien d'accord avec cette décision. D'autant que ça fait partie de mon travail d'aider les employés dans des situations inconfortables, je peux d'ailleurs affirmer que je suis très douée pour éviter de tomber dans ce genres de discussions et mettre clairement mes limites.

À peine arrivé, il s'est dirigé vers la libraire d'un pas alerte et lui a demandé un film précis, qu'il était certain d'avoir vu la veille, mais qui n'était plus en rayons. Elle avait fait la fille de l'air et j'ai pris le client en charge comme si de rien était. C'était un drôle de jeune homme, dans ce qu'il dégageait autant que dans son apparence. Il était roux et avait les yeux bleus foncés. Ça donnait l'impression que ses yeux étaient aussi noirs et faux que ceux des personnages de personnes hantées par un mauvais esprit dans les films d'horreur et de science-fiction. Pas rassurant. J'avais rapidement trouvé le film qu'il cherchait, tandis que ses questions se mettaient à me pleuvoir dessus. Je débutais la seconde recherche quand il m'a annoncé qu'il était venu la veille et que la libraire avait été si gentille, mais que visiblement elle n'était pas prête pour sa bonne parole.

Sans le regarder, je lui avais répondu que ce n'était certainement pas judicieux de venir dans un commerce, propager sa foi avec des gens qui n'en avaient pas nécessairement envie et qui avait des obligations à remplir vis-à-vis leur employeur, ce qui ne comprenait pas, évidemment, de porter une oreille attentive à des partages comme celui qu'il avait fait. Du coin de l’œil, à ce moment, je voyais la libraire se faufiler entre deux allées pour pouvoir aller rire en paix, un peu plus loin. Il m'avait alors répondu « Ah, vous non plus, vous n'êtes pas prête ». Il s'était détourné illico, et avait poursuivi sa fouille afin de trouver un troisième titre pour compléter la promotion dont il voulait profiter. Je ne sais pas trop comment il s'était débrouillé pour tout de même me faire connaître d'autres informations qu'il jugeait de première importance, mais toujours est-il que j'ai su, en quelque chose comme trois minutes, qu'en fait il avait fait de la prison et qu'il était schizophrène.

Bon... Je n'ai rien contre les marginaux, je comprends qu'ils ont tout un cheminement à faire pour s'accepter et se faire accepter, je sais que je n'ai été ni bête ni méchante avec lui, mais je ne suis pas le genre de femme à qui on peut venir partager la bonne parole et que j'en sois ravie, surtout lorsque je suis au travail et que je me sens d'autres responsabilités que celles d'être la psychologue des clients de passage.

Il avait fini sa sélection, avait complété ses achats et à notre grande surprise, il m'avait dit en quittant : « Merci madame, pour votre gentillesse ».

Comme quoi, mettre une limite, n'est pas toujours si mal perçu que ce que l'on pourrait croire.

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dimanche, février 26, 2017

Le prix d'un plaisir

Depuis mon transfert, les emprunts n'étaient plus permis, du moins, dans notre succursale. Parce que que seuls les employés ayant terminés leur probation peuvent emprunter et que dans la situation qui nous occupe, il était beaucoup plus simple de suspendre ce droit jusqu'à la fin des probations de tout un chacun. Et puis, la gestion des emprunts n'est pas si simple que ce que l'on pourrait croire.

D'abord, bon nombre d'entre eux, reviennent dans un état qui nous obligent à demander l'achat de l'objet. Ce qui provoque des situations malaisantes parce que cette dépense n’apparaît pas spontanément dans le budget d'un employé. Ça m'est d'ailleurs arrivé plus souvent qu'à mon tour, à l'époque où je sortais à peine du pays des zombie, que j'avais un poste de 15 heures semaine et que je n'avais aucunement les moyens de me payer un livre à 40$ même avec un rabais. Il va sans dire que j'avais perdu l'habitude d'emprunter des livres. Cependant, depuis quelques mois, plusieurs livres me faisaient de l’œil et que malgré le fait que mon salaire ne soit plus le même qu'à mes débuts, un moment donné on ne peut pas tout acheter.

J'ai donc rempli le formulaire d'emprunt pour deux volumes, avant de quitter le travail hier. Évidemment, quand j'ai mis le nez dehors avec mon précieux butin, il pleuvait. Non, il délugeait. J'avais pris la peine de mettre lesdits livres dans des sacs de plastiques, deux pour être précise, histoire de me donner une chance. Mais quand même. Je m'étais donc pressée pour atteindre le métro j'avais attendu l'autobus à Papineau, ce que je ne fais jamais, afin d'assurer l'arrivée à bon port à ces objets qui n'aiment pas la pluie.

Mon attente avait été vaine : l'autobus n'est pas passé. Loi de Murphy ? Peut-être toujours est-il qu'après 10 minutes d'attente suivant l'heure de passage prévue dudit bus, je m'.tais mise en marche. Heureusement, je change très peu souvent de sac de transport et celui-ci dissimulait un parapluie, oublié là depuis la dernière ondée de novembre. Ça faisait longtemps que je savais qu'il fallait que je le change car son imperméabilité laissait décidément à désirer, mais ça et rien du tout, j'avais choisi le parapluie.

Je ne sais pas trop comment j'ai fait pour parcourir l'itinéraire du métro à chez moi, entre les voitures qui m'éclaboussaient, les rafales qui retournaient sporadiquement mon infidèle parapluie et les trombes d'eau qui me coulaient sans arrêts sur le dos. Toujours est-il que j'ai fini par arriver, saine et sauve à domicile. La première chose que j'ai faite après avoir enlever mes vêtements mouillés, et d'enfiler un pyjama sec, a été de vérifier l'état des livres. Je me donnais l'impression d'être une archiviste devant une œuvre particulièrement précieuse et défraîchie par le temps, j'avais posé des serviettes sur la table avant d'éventé doucement et méticuleusement les sacs de plastique.

J'ai été aussi soulagée que ravie de constater qu'ils n'avaient pas pris une goutte. Je pouvais donc me préparer une boisson chaude avant de m'enfoncer dans le divan armée d'une douillette et pouvoir enfin les lire.

Il y a des combats comme ceux-ci qu'on ne s'imaginait pas avoir à mener, mais ils donnent une saveur particulière au plaisir.

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jeudi, février 23, 2017

Jours de plages

J'ai grandi à une époque lors de laquelle, il me semblait que chaque famille québécoise comportait au moins un ou une Michel-e. Dans le cercle d'amis de mes parents, ils étaient nombreux. On pouvait crier « Michel » à peu près n'importe où et être certains qu'un adulte de confiance, qu'on connaissait depuis la naissance, se tourne la tête pour nous venir en aide. C'est dire à quel point confiance, rimait pour moi avec ce prénom.

C'était tout à fait pratique quand nous partions en vacances, plusieurs familles à la fois, au bord de la mer. Pour moi, c'était la magie de Noël au cœur de l'été. Pas tant à cause des cadeaux que de l'effervescence joyeuse qui accompagnait ces escapades. Souvent, des jeunes filles nous accompagnaient en tant que gardiennes. Ainsi, les parents pouvaient faire la fête et n'avoir pas à se lever avec les poules, en même temps que leur progéniture exubérante qui n'avait de cesse de courir après le soleil dès que celui-ci se pointait le bout du nez. Dans le lot, il y avait des Michel que je connaissais plus que moins et d'autres que je connaissais moins que plus. Peu importait au fond, on pouvait crier « Michel » comme d'autres enfants appelaient à l'aide.

Évidemment, à cette glorieuse époque, les adultes ne m'importaient pas beaucoup. Je ne savais que peu de choses de leurs personnalités respectives. Ce que j'en comprenais ne se rapportait qu'à leurs rapports avec moi. Ce qui comptait, c'était de participer activement aux jeux sur la plage, ou ailleurs, de faire partie du groupe des enfants turbulents. Nous étions nombreux. Nos pauvres parents ont dû attraper bon nombre de cheveux blancs durant ces semaines estivales.

Un jour, je devais avoir une dizaine d'années, nous étions en vacances sur la Côte-Est américaine, et l'activité que tous attendaient était d'aller visiter une maison hantée. Pour une raison que j'ignore encore aujourd'hui (mais je soupçonne fortement que j'étais impossible à sortir de l'eau), j'avais manqué l'activité. Je me rappelle avoir été dans tous mes états à cause de cela et finalement, un Michel m'y avait amenée avec sa plus jeune fille. Erreur et terreur. J'avais eu tellement peur. Je m'étais retrouvée complètement figée avant de franchir une plaque de verre, après avoir senti des machins gluants autour de mes jambes, incapable d'avancer, avec un acteur qui essayait de me faire comprendre en anglais (que je ne parlais ni ne comprenais) que rien n'était vrai. Le Michel en question, au début, s'était moqué, accentuant le jeu, mais avait fini par nous bercer de sa voix grave pour nous rassurer et nous permettre de sortir relativement indemnes de ce périple.

J'ai aussi des souvenirs de plages francophones. Des plages balayées par le vent des Îles. Comprendre Îles-de-la-Madeleine. À courir après les vagues, de celles qui vous renversent. Nous étions généralement six à se jeter dans leurs bras, trois hommes et trois adolescentes. Nos pères. Je sais que, nous les filles, le faisions par pur plaisir de l'eau, parce que le bonheur dans ce début d'adolescence s'apparentait beaucoup à passer du temps dans les vagues ou sur le sable. Mais beaucoup plus dans les vagues. Pour nos pères, je présume qu'il y avait une part de volonté de protection. Mais nous n'y voyions que du feu toutes absorbées que nous étions à nous frotter à un danger, somme toute, contrôlé.

Aujourd'hui, un Michel s'est endormi pour la dernière fois. Paisiblement, selon ce que j'en sais. Avec lui, un grand pan de mon enfance est parti. Ma tristesse n'a aucune commune mesure avec celle de ses très proches, mais ce soir, je sais que plus jamais sa voix de baryton ne me réconfortera contre des peurs réelles ou imaginaires ni contre vents et marées.

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dimanche, février 19, 2017

Les trous du pavé

J'en avais entendu parler depuis longtemps. Elle revenait dans les conversations de manière aléatoire, simplement parce qu'elle était. Une vieille dame, autonome, décidée, drôle. Du moins, c'était l'idée que je m'en faisais.

C'était la matriarche d'une smala d'hommes. Elle avait fabriqué des hommes qui à leur tour avaient fabriqué d'autres hommes, et ainsi de suite jusqu'à des arrières petits fils qui portaient tous le gène de la taquinerie intempestive. Elle le savait et s'en amusait plus que quiconque. Mais elle savait aussi que c'était avant tout des hommes de cœur, capables de surmonter toutes sorte de défis avec humilité, dignité et pugnacité.

Je ne l'ai rencontrée que deux fois. Lors des anniversaires d'un de ses petits fils, qui est aussi mon beau-frère. La première fois, c'était une grosse fête, qui soulignait un chiffre rond. Évidemment qu'elle était l'invitée la plus âgée, mais elle semblait si heureuse de faire partie de la fête, si heureuse de pouvoir partager une petite fenêtre dans la vie de ce jeune homme qu'elle aimait de tout son grand cœur. J'avais passé quelques minutes à discuter avec elle et son fils, elle m'avait chanté les louanges de toute sa descendance, m'expliquant à force d'exemples à quel point elle était chanceuse de les avoir dans sa vie. Je me rappelle de lui avoir répondu en riant qu'elle y était certainement pour un peu dans ces personnalités qu'elle trouvait si charmantes, puisqu'elle en était la matrice originelle. Elle m'avait regardée surprise, comme si cette idée ne lui avait jamais traversée la tête.

Depuis cette rencontre, je demandais régulièrement de ses nouvelles à mon beau-frère ou à son père qu'il m'arrivait de croiser de temps à autres. Je les savais ravis de me fournir l'information. Depuis quelques mois, les nouvelles étaient moins bonnes. Il y avait plusieurs indices patents que l'âge poursuivait son œuvre, l'installation d'une certaine fragilité accompagnée de cette forme de déséquilibre propre au grand âge.

Je l'avais revue l'été dernier. Elle était toujours agile intellectuellement, mais n'aimait pas se sentir assez diminuée physiquement pour ne plus pouvoir être l'hôtesse des événement auxquels elle participait. Elle rechignait à ne plus pouvoir faire les interminables allez-retours entre la cuisine et la salle à manger, les bras chargé de plats. C'était une journée en plein air, sauf que je comprenais que pour elle, ne plus pouvoir servir les autres, était un leitmotiv lancinant, un manque réel, malgré le fait que son fils lui rappelait gentiment qu'elle n'avait jamais vraiment aimé recevoir.

Elle m'avait bien amusée ce jour-là puis qu'elle avait demandé à prendre son arrière-petit-fils, mais avait déclaré, je dirais dix secondes après qu'on l'eut déposé dans ses bras, que l'enfant n'aimait pas cela. Je le lui avais repris, bien contente de pouvoir faire une nouvelle tournée de câlins à ce petit bonhomme que j'aime de tout mon cœur.

Il y a quelques jours, elle s'est éteinte. Laissant ses hommes dans le deuil. Je ne les connais pas tous, mais je sais qu'elle manquera quotidiennement à ceux que je connais.

Comme un grand trou crevé sur le pavé et que l'on ne peu pas contourner.

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jeudi, février 16, 2017

L'heure des hyènes

À l'heure où les autobus inter-municipaux déposent leurs premiers clients au terminus, celle-là même où la nuit cède doucement le pas au premier jour de la fin de semaine, les cinq hommes s'installent stratégiquement dans le terminus désaffecté, juste en haut des marches qui permettent de rentrer dans la station de métro adjacente. S'ils ne sont pas tous grands, ils en imposent à tous ceux qui croisent leur route. À commencer par l'épais nuage de fumée qui les entourent, malgré le fait qu'il soit illégal de fumer dans un édifice public.

Ils portent des vêtement coûteux, témoins intangibles d'une réussite financière certaine. Ces derniers n'étant éclipsé que par le bling tonitruant des bijoux massifs qui leur donne un étrange air de gâteau à trois étages décoré par un enfant maladroit. Dans le sillage de leur présence, il est facile de constater que les seringues usagées et autres artefacts nécessaires à une injection se sont multipliés aux alentours de leur nouveau point de rencontre.

Ils se poussent du coude, se donnent de l'importance, en mènent large dans cet endroit confiné. Les quidams de mon espèce qui doivent les contourner hebdomadairement le font, la tête basse, la peur étampée dans tous les pores de la peau. Pourtant, je sais bien qu'ils ne me parleront pas, en réalité, ils ne me voient sans doute même pas. Je ne suis pas leur proie. N'empêche qu'ils dégagent collectivement ce parfum de charogne des prédateurs qui ne sont jamais aussi satisfaits qu'après avoir mis la main sur de la viande fraîche.

À tous les coups, je me sens coupable, parce que je sais ce qu'ils sont et que je suis passablement impuissante devant leur manège étant donné que je ne suis témoin de rien d'autre que de leurs rires d'hyènes aussi malsains que de mauvais augure. D'accord, je pourrais essayer de trouver un agent pour lui signifier que des individus louches traînent dans le secteur ou encore qu'ils fument dans un bâtiment, sauf que ces lascars sont loin d'être des imbéciles et je les soupçonne fortement de profiter des changements de quarts desdits agents pour faire les coqs.

Et si de nombreuses fois, au cours des dernières années, je me suis sentie oppressée par les trop nombreuses mains tendues à ce même endroit, si souvent je me suis sentie démunie devant la détresse de tous ces marginaux qui hantent ce corridor très particuliers, si je déteste toujours autant me faire enguirlander par ceux qui se frustrent du fait que je ne donnerai pas d'argent, mais plutôt un sourire, je dois avouer qu'à l'heure des hyènes le samedi matin, les premiers me manquent beaucoup.

Parce que si j'ai toujours eu de la compassions pour les itinérants, je n'ai aucune sympathie pour ceux qui se nourrissent de la misère humaine.

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dimanche, février 12, 2017

Mauvaise sortie

Je jasais innocemment avec la dernière employée avant d'armer le système d'alarme, comme à toutes les fois où je ferme le magasin. Elle attendait près de la porte que je finisse de taper mon code sur le clavier et j'allais la suivre à l'extérieur quand ledit clavier a émis un bruit étrange. J'avais donner le signe du départ à l'employée en lui disant qu'on se retrouverait dans le métro.

Eh bien non. J'avais retapé mon code et le clavier me disait qu'une quelconque zone était ouverte. Sauf que les zones sont une entité nébuleuse. Il me fallait donc refaire le tour de toute la succursale, vérifier chaque porte, chaque fenêtre. Courir quatre étages dans toutes les directions avec son manteau d'hiver sur le dos, ça donne chaud. Et le clavier continuait à me narguer, la zone était toujours ouverte, malgré mes efforts. Bien entendu, c'était la fin de semaine au cours de laquelle mon boss était difficile à joindre. Alors, il ne m'avait pas répondu. Près une vingtaine de minutes à m'éreinter, j'avais fini par appeler son supérieur immédiat qui avait refait avec moi le tour de toute la succursale (lui au téléphone, moi sur les lieux).

Rien, toujours le même message. Mon patron avait fini par me rappeler pendant cette autre course autour de la galaxie pour me dire où trouver le numéro de téléphone de la centrale d'alarme. J'avais donc téléphoné pour essayer de me sortir du magasin. Bien entendu, il fallait que je tombe sur un support technique débutant, qui ne comprenait pas plus que moi quoi faire pour que je puisse quitter. Il essayait de me donner les indications pour que je puisse esquiver la zone lors de l'armement, mais rien de ce qu'il me disait ne fonctionnait. Bref, en mixant deux ou trois de ses explications, j'avais fini par trouver le moyen d'armer le magasin et de m'en aller, 45 minutes après avoir initialement tenté une sortie.

Dire que j'étais irritée est un euphémisme. Il serait plus juste de dire que j'étais hors de moi. Bien entendu, le métro venait juste de quitter la gare quand j'y avais mis les pieds et j'avais raté de quelques secondes le transfert à Berri. J'avais fini par arriver à la maison, épuisée, encore frustrée de ma fin de soirée. Je ne rêvais que d'un bon verre de vin et d'un bon livre. Je m'étais donc enfoncée avec délices dans mon divan afin de commencer ma relaxation de fin de soirée. Je n'avais pas sitôt pris une gorgée que les voisins du dessus sont rentrer de je-ne-sais-où en troupeau d'éléphants. Aussi bruyants vocalement que du piétinement.

J'avais soupiré bien fort, ce qu'ils n'avaient évidemment pas entendu, sorti mes écouteurs et parti mon baladeur, histoire d'avoir au moins de la musique réconfortante pour calmer mes nerfs à vif.

Et ça avait fonctionné.

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mercredi, février 08, 2017

Quand je n'aime pas l'hiver

Lorsque j'étais sortie de la maison, théoriquement quelques cinq minutes avant le passage de l'autobus sur la rue Ontario, je le voyais déjà à l'arrêt précédent et la file, généralement parsemée à cet endroit me semblait aussi volumineuse que celles qu'on voit d'ordinaire à des arrêts beaucoup plus fréquentés ; évidemment, beaucoup de quidam, comme moi, avaient décidé de ne pas affronter les trottoirs montréalais pour une saine marche de santé et que les transports en commun prenaient visiblement du retard à cause de la chaussée et de l'achalandage.

J'avais donc pressé le pas pour ne pas rater ce rare autobus afin de me rendre au travail. Bien entendu, celui-ci était aussi humide que bondé. Plein de gens peu habitués à utiliser ce trajet, qui poussaient du coude dans toutes les directions pour s'assurer de ne pas manquer l'arrêt auquel ils devaient descendre, bousculant tout le monde sans s'excuser, comme si les circonstance dressait la table pour un manque criant de savoir vivre.

Arrivée au coin de Berri, j'ai voulu entreprendre une traversée pour me rendre au métro. J'étais, comme qui dirait, mal prise. Parce qu'il n'y avait pas une flaque de slush aux abords du trottoir, mais une véritable piscine. Je ne voyais pas du tout quel chemin je pourrais prendre pour me rendre de l'autre côté. Immanquablement, les voitures autour, ne se gênaient pas pour plonger dans ladite piscine et colorer allègrement toute ma personne de jolies taches d'un brun déconcertant. J'avais fini par me dire que de faire le tour du monde (c'est-à-dire, traverser Berri, un peu plus haut, revenir sur mes pas, traverser Ontario et retraverser Berri) était à peu près ma seule option pour arriver à destination les pieds au sec.

Après ce détour, je m'étais rendue, clopin-clopant, à cause du mélange de glace et d'eau jusqu'à la station de métro tout en sachant pertinemment, que mon calvaire n'était pas terminé. Parce que depuis le début de l'hiver, je me demande si la ville de Montréal, sait que Jean-Talon est une artère commerciale. À toutes les fois où nous avons eu droit à une quelconque avanie météorologique, j'ai eu l'impression que ma petite rue résidentielle est mieux dégagée que Jean-Talon.

Ce matin ne faisait pas exception. Si j'avais pensé que le coin Ontario/Berri était une piscine, je n'avais pas encore croisé Jean-Talon/Drolet. La rue Drolet était elle-même une piscine. Au grand complet. J'avais dû remonter quelques dix maisons avant de voir l’asphalte, sous l'eau glacée. Comme, je le fais souvent, je m'étais arrêtée prendre un café avant de franchir la porte du magasin, parce que je me disais que je le méritais bien après tant de péripéties.

Mal m'en fit.

Je n'avais pas aussi tôt posé mon pied gauche sur ce qui était censé être mon lieu de passage, mon gobelet bien rempli à la main, que la chaussée s'est dérobée sous mes pas. Et qu'à peu près un tiers dudit café m'avait éclaboussé la figure et largement contribué à la décoration brunâtre de mon nouveau manteau gris.

Il y a des matins comme cela, au cours desquels l'hiver n'est franchement pas ma saison préférée.

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dimanche, février 05, 2017

Le tigre

Il y a un tigre à l'intérieur de moi. C'est vrai. Quand je respire, ça roule comme lorsque Yata, mon chat, ronronne. Mais en plus fort et tout le temps, même quand je fais dodo. Maman m'a emmené dans un grand endroit où il y avait plein, plein, plein de gens. J'étais fatigué, mais je ne pouvais pas dormir parce que je voulais tout voir. Mais je n'aimais pas beaucoup quand des étrangers venaient me parler et me mettaient un gros truc devant le visage et me disaient de respirer. Ça goûtait bizarre, un peu mauvais. Alors je pleurais beaucoup et maman flattait doucement mon dos. Après, le tigre dans mon corps respirait moins fort et j'avais un peu faim.

Quand on est rentrés à la maison, j'étais fatigué et bien content d'être dans mon lit à moi. Et puis on est allé chez Grand-mamie. Oh que j'étais content ! Un peu gêné quand même parce que tout le monde était-là. Mes deux oncles, Tatie et ma grand-mamie. Quand ils me parlent tous en même temps, je me cache dans le cou de mon papa. Même si j'ai très hâte de mettre mes deux pieds par terre et leur montrer à tous que désormais, je marche tout seul. Sans voiturette. C'est bien pratique pour aller voir Grand-mamie dans sa cuisine, même si je sais que je serai rattrapé par les bras de quelqu'un qui me tirera de-là.

Et puis, j'ai trouvé la petite boîte noire qui allume la musique. Ma tatie m'a pris dans ses bras en chantant quelque chose qui disait : « j'aime ma grand-mère » et elle riait en même temps. On a dansé un peu ensemble, mais j'ai vite gigoté pour redescendre. Maintenant que je marche sur mes deux pieds comme tout le monde, je préfère me déplacer tout seul, sauf si c'est Grand-mamie qui me prend.

Quand on est passés à table, j'ai bien mangé. Mais pas les légumes. Je n'aimais pas leur texture. Ça ressemblait trop à ce que j'avais mangé à l'endroit où il y avait plein de gens. Pas le goût, juste le mou pas l'fun. Après, tout le monde a chanté. Moi, j'aime ça quand les gens chantent. Alors je disais : « encore, encore » avec mes petites mains. Sauf que les grands n'avaient pas l'air de comprendre que je leur parlais. Des fois, ils sont comme cela, les grands. Alors je leur ai montré que même si j'ai un gros tirge en dedans de moi, j'ai quand même appris plein de nouvelles choses depuis la dernière fois qu'on s'est vus. J'ai fait le les beaux yeux, le lapin, le poisson, le lion, ça ce sont mes vieux trucs, mais j'ai aussi fait la girafe, le dinosaure, le chien, le chat et le cheval. Ils étaient très impressionnés et moi j'étais ravi de leur montrer mon nouveau savoir.

Quand on est partis, j'avais un nouveau livre avec un gros lion et une souris dessus. Je disais : « rouarrrrrrggg ! » En le regardant. J'étais content parce que j'aime beaucoup les lions. Et je pensais que peut-être qu'un gros lion ça ferait assez peur au tigre pour qu'il arrête de ronronner dans mon ventre et que je ne sois plus obligé de mettre le masque sur mon visage que je n'aime pas du tout.

Ouais, un lion pour dompter le tigre, je crois que c'est une bonne idée.

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mercredi, février 01, 2017

Panser mes racines

Je venais à peine de peser sur « publier » quand les alertes de mon téléphone se sont mises tintinnabuler, toutes en même temps. J'avais regardé distraitement l'écran sur le coup, juste avant qu'il ne s'éteigne, pour le rallumer immédiatement, incertaine de ce que je venais d'y lire. Mais les mots étaient bien-là noirs sur blanc : « Attentat terroriste à Québec, au moins 6 morts dans une mosquée ». Je m'étais alors exclamée : « ben voyons ! »

Bien entendu, j'avais ouvert la télé illico pour syntoniser une chaîne de nouvelles en continu et me rendre compte que ce n'était que trop vrai. J'étais atterrée. L'horreur qui frappait sous nos pas, une tuerie sans nom. Encore, tout près. Racisme, islamophobie, un nouveau djihad dans mon pays ? J'avais été l'appareil rapidement, peu convaincue de l'exactitude des informations à ce moment parce que tout était encore trop vif, trop chaud, trop récent.

J'étais allée me coucher, la tête pleine de trop de choses. Et mes souvenirs me ramenaient à l'époque de mon militantisme universitaire, lorsque je parcourais les routes du Québec avec plein de gens mais surtout une fidèle compagne au nom et au visage indéniablement arabes, mais que je ne percevais pas autrement que comme mon amie. Une très bonne amie. Avec laquelle rire était un battement de cœur aussi régulier que normal.

Quelques années après ces événements, elle s'était mariée, par amour, et s'était établie en France. Et puis le11 septembre 2001 avait frappé. Une foudre immense. À cette époque, nous correspondions encore un peu. Elle avait écrit une lettre à plusieurs correspondants, très belle, très intense sur tout le mal-être et le malaise que les regards portés sur sa personne, parce qu'elle était ce qu'elle était avec son bagage héréditaire et religieux. Nous avions été plusieurs à lui répondre qu'elle aurait été moins ostracisée ici, dans notre province si accueillante et bienveillante. Et nous nous étions crus.

Évidemment, on se mentait. À tout le moins, je me mentais. Je savais bien que l'intolérance n'était pas loin. Pas nécessairement la mienne, quoique... j'avais et j'ai toujours des opinions aussi tranchées que tranchantes sur certains sujets. Mon féminisme, ma manière très teintée par ma culture de percevoir l'espace que les femmes devraient occuper et surtout de la manière dont elle devraient l'occuper, en est un exemple.

J'ai fait des choix, et mes parents avant moi aussi, qui font de moi une athée. Je ne comprends pas la croyance dans un dieu, quel qu'il soit. Cependant, je la respecte, depuis toujours. Tant et aussi longtemps que cela ne mène pas à l'extrémisme. Et l'islam est loin d'être le seul terreau de ce dernier.

Alors, bien entendu, je saigne. Je saigne des blessures infligées à cette chose que je comprends pas par quelqu'un qui partage les mêmes racines que moi. Et je cherche, de toutes les forces de mon âme, laquelle de celles-là, je dois prioritairement panser.

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dimanche, janvier 29, 2017

L'ordinaire d'une journée

La journée avait pourtant assez mal débuté. Rien de très grave, une absence maladie qui s'était déclarée sur le tard, me laissant un brin dans l'embarras opérationnel. Un peu plus de course qu'à l'ordinaire, surtout si on ajoute le fait que je suis généralement en congé le dimanche. Mais bon, j'ai un jour dit à mon boss qu'il pouvait jouer aux quilles dans mes horaires comme il le voulait à condition que je le sache deux semaines d'avance. Alors je n'avais rien dit en voyant mon horaire.

Et puis, j'aime le service à la clientèle. J'aime donner des formations sur sur le pouce, partager des connaissances ou des intérêts. Alors, je ne suis jamais malheureuse quand les obligations me mènent dans ce secteur. Et sérieusement, quelle que soit la succursale où j'ai travaillé, le dimanche matin, ce n'est que rarement un moment occupé. Je savais donc que j'allais survivre à la situation sans trop de heurts.

Après cette matinée échevelée, j'avais décidé de m'acheter les quatre premiers tomes d'une série que j'ai envie de lire depuis longtemps, mais dont j'avais retardé l'achat parce que je voulais être certaine que le dernier tome de ladite série me soit accessible avant de la débuter. Je savais que ce n'était pas une très bonne idée, parce que je savais pertinemment que j'avais un texte à écrire et que la série serait une tentation quasi irrépressible. La procrastination de l'écriture trouvant toujours un moyen de s'insinuer dans la vie des écrivaines dilettantes de mon accabit.

En sortant du travail, avec l'envie de mordre dans mes livres à pleines dents, je me suis aperçue que j'avais une série de messages que le béton de l'édifice n'avait pas laissé passer. J'avais donc répondu à l'un d'entre eux et m'étais mise en route, à pieds, pour le domicile de cette amie en profitant des derniers rayons de soleil de cette belle journée de janvier.

Je m'étais attardée pour récupéré une petite création de céramique, ornée par mes soins quelques semaines plus tôt, mais aussi pour profiter de la compagnie de mon amie. Mais surtout pour lui demander de me faire assez confiance pour m'acheter un voyage dans le Sud parce que mon crédit est toujours à l'année zéro de ses possibilités. Elle avait souris, ouvert son ordinateur, procédé à la transaction, sans question aucune, sachant à l'avance que je la paierais rubis sur l'ongle.

Alors voilà, je pars le 6 avril, toute seule pour Cuba. C'est la deuxième fois. Lors de ma première expérience, j'avais peur. Aujourd'hui j'ai juste hâte. Je sais que je ne m'ennuierai pas. Je sais que j'aurai assez de livres pour me rassasier. Je sais que je vais me reposer et profiter de la mer à satiété. Mais surtout je sais que si j'ai fait beaucoup d'erreurs professionnelles et financières dans des choix passés, je n'en ai fait aucune en établissant cette amitié.

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mercredi, janvier 25, 2017

On cause

C'est un pays étrange. Un pays où la lumière est filtrée par d'épais nuages. Il n'y fait pourtant pas vraiment sombre, ça ressemble davantage à un matin d'hiver très brumeux quand la lumière est crue malgré tout. On sent qu'on est sur le point de voir quelque chose, pourtant, rien n'apparaît. Les êtres et les choses qui l'habitent sont comme autant d'ombres aux contours indéfinis. Une contrée désertique, aux sables fuyants.

Les issues sont insaisissables. Elles semblent inexistantes et pourtant toutes proches. Il n'y a aucun endroit qui soit confortable, le sol se meut sous tes pieds. Et tu cries de tout ton cœur, tu cries que tu es-là, toute seule et en danger mais personne te te répond. Personne ne t'entend parce que les sons sont étouffés par la brume, l'opacité, la distance, tu ne sais pas. Tes mains tremblent de froid, ton sommeil est menacé par tout. Tu ne veux déranger personne et tu sens que tu déranges tout le monde. Les nuits deviennent tes ennemies, elles ne te portent pas conseil parce qu'elles te rappellent à quel point tu es la sommes de tes erreurs. Toutes tes erreurs de langage, de posture,de jugement et toutes les choses un peu mesquines que tu aurais pu exprimer se remémorent à tes souvenirs.

Le silence est menaçant parce qu'il laisse tout l'espace à tes pensées. Elles ne sont pas jolies. Tu n'es pas jolie. Pas assez pour être aimée. Tu te mesure à l'aune de tes échecs, et bien entendu, ils sont plus nombreux que tes réussites. Tu ne vaut pas la peine qu'on s'intéresse à toi, tu es trop moche, pas assez intelligente, trop endettée, pas assez drôle. Tout devient confus.

Tes proches t'ont beaucoup dit, au cours des derniers mois que tu n'avais plus d'écoute, plus de compassion. C'est tout ce que tu retiens de l'ensemble de ton existence. Les accomplissements précédents n'ont aucune espèce d'importance, tu ne les reconnais plus. Tu sais, au fond de toi qu'à toutes les fois où on t'a dit quelque chose de gentil, c'était par pitié et que tu ne le méritais pas. Tu es un petit pou, un petit monstre d'égoïsme qui ne sait que se regarder le nombril. T'as le vertige pour la première fois de ta vie, un vrai maudit vertige. Dans les escaliers qui mènent de ton appartement à la rue, tu te retrouves en petite boule, incapable de les descendre parce que tu vois le sol dans l'ajouré du fer forgé. C'est une voisine ahurie qui te tire de là. Une voisine que tu détestes parce qu'elle te réveille presque toutes les nuits avec sa musique que tu n'apprécies pas davantage.

Et tu pleures sans larmes. Tous les jours. Tu pleures sur ta solitude, tes échecs, tes maudits échecs. Tout devient une responsabilité énorme, au delà de tes capacités. T'es totalement coincée dans ce pays horrible. Tout en sentant, quelque part, pas si loin qu'il y a d'autres contrées, moins pénibles. Sauf que tu sais très bien que tu ne les mérites pas. Tu t'étioles au rythme de tes inspirations. Tu te dis que dans quelques semaines, à la limite quelques mois, tu seras une itinérante de plus parmi toutes celles qui hantent les rues de Montréal parce que tu ne mérites pas plus que cela. Même pas la mort prodiguée par tes soins, ce serait une beaucoup trop grosse responsabilité, en plus, ça reporterait tes dettes sur les épaules de quelqu'un d'autre, et ça, tu ne peux pas l'accepter.

Et puis, un jour, t'as été prise par la peau du cou par un ami qui t'a amené au CLSC. Il a attendu que tu sois vu par n'importe qui, mais que tu sois vue, avant de laisser aller ta main moite. Et c'est là que tu as appris ce que c'est que la dépression. Que le pays dans lequel tu vis, tu n'es pas toute seule à le fréquenter et qu'il a un nom. T'es folle, mais ce n'est pas insurmontable, ça peut se soigner comme un rhume de cerveau, si tu te donnes la peine de bien vouloir essayer.

Très lentement, la brume se lève sur le pays des zombies, mais pour le reste de ta vie, son paysage restera tatouée dans toutes les fibres de ton corps, tu sera toujours à distances de marche de ses marais gluants, si seulement tu oublies que tu n'es pas infaillible.

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dimanche, janvier 22, 2017

Espaces olfactifs

Jeune adulte, j'ai partagé un appartement avec un paquet de gens différents. J'étais la signataire du bail et les chambres se vidaient et se remplissaient au gré des saisons des programmes stages coopératifs. Durant un été, j'y ai habité avec des gars qui étaient adeptes des jeux de rôles. Je faisais constamment sursauter l'un d'entre eux, parce qu'il ne m'entendait jamais arriver nulle part. Il me disait que j'étais dotée du mouvement silencieux. Moi, je souriais en entendant ce commentaire que je ne comprenais que de loin.

Mais ce trait de caractère, je l'ai gardé. Je ne suis pas très bruyante dans la vie. Ma mère dit que je suis une souris parce que j'arrive à quitter son domicile sans vraiment la réveiller, elle qui a un sommeil léger. Pour vrai, je ne tente même pas de ne pas faire de bruit, je n'en fais pas, c'est tout. Une question d'habitude, je présume. Parce qu'à force d'habiter en colocation, on se rend compte que toutes sortes de bruits mélangés mènent un tintamarre pas toujours agréable. J'écoute toujours la radio, enfin presque, mais je l'écoute à partir de mon baladeur. Ainsi, pas de chance de déranger qui que ce soit. Lorsque j'écoute la télévision, il me semble toujours que le bruit de ma télé est trop fort, mais si je sors de ma chambre et que je referme la porte derrière moi, je n'entends jamais un son émaner de l'appareil.

J'ai mille trucs pour éviter que mes clefs s'entrechoquent au magasin, je ne me sens pas à mon aise lorsque je me promène et que le cliquetis métallique m'annonce douze pas avant mon arrivée. J'ai toujours détesté les souliers à semelles rigides parce que je ne supporte pas d'entendre les claquements des talons sur les pavés. Pas quand je suis celle qui les produits en tout cas. Déjà que je ne marche pas très vite, si j'ai de telles chaussures à mes pieds alors je deviens franchement lente parce que tente à toute force de ne pas les faire résonner. Ça devient un combat constant.

Quand je partage des lieux avec des gens, je me ramasse toujours, et empile mes biens dans un coin pas trop dérangeant. Je ne sais pas pourquoi je fais cela, peut-être parce que je n'aime pas me faire envahir par l'espace d'autrui. C'est une possibilité que j'envisage, après tout, je sais depuis longtemps que j'ai une bulle très étanche.

Sauf que cette perception intime que mon espace pourrait déranger celui de quelqu'un d'autre, tout le monde ne la partage pas. Il y a cet homme, que je croise souvent, qui semble très fâché avec les désodorisants. Très, très fâché. Généralement, je sais qu'il est présent parce que je le sens dans le vide d'un corridor, après qu'il y soit passé. Quelque fois, je l’aperçois avant d'arriver dans sa zone, alors je retiens mon souffle et j'essaie d'avoir l'air bien normale quand je le salue. Si cet homme était un employé, un collègue, un ami même, je lui aurais dit depuis longtemps que nous avons un problème important. Mais il n'est rien de tout cela, seulement quelqu'un qui fréquente le même immeuble que moi.

Des fois, des fois seulement, je deviens tellement irritée contre l'odeur forte de transpiration qu'il dégage que j'ai presque l'élan de lui dire qu'il pue, au lieu de « bonjour ». Mais je me retiens toujours à temps, parce que j'ai bien trop peur de le déranger ou de le blesser, ce qui serait encore pire...

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jeudi, janvier 19, 2017

Pour un peu de hasard

Sur le balcon délavé, une boîte en carton éventée par la bise hivernale et les tourbillons neigeux laissaient voir le contenu d'une histoire qui s'était terminée abruptement. Un peu de quotidien, un peu de prévisionnel, tout de ce que l'on sème derrière soi afin de se bâtir un espace dans la vie de l'autre. Un contenu désormais futile parce que les objets en question ne retrouveraient plus jamais leur utilité dans le la vie de leur propriétaire, marqués qu'ils l'étaient désormais par leur passage sous les intempérie, mais surtout dans cette envie de créer qui ne se concrétiserait plus.

À quelques rues de là, une femme versait des larmes amères, après être passée plusieurs fois devant la maison, en espérant vainement que la boîte qui lui était pourtant destinée, eut disparu comme par magie. Comme si le fait de ne pas la ramasser pourrait faire en sorte que tout des derniers jours soit effacé et que les objets puissent retrouver les interstices qu'ils avaient trop brièvement occupés. Il n'en serait rien, la femme le savait très bien, mais elle savait aussi qu'elle n'aurait peut-être jamais le courage de grimper seule les marches de ce logis pour aller récupérer les traces de la rupture.

Dans une chambre qui ne lui ressemblait plus, une jeune homme regardait la neige s'amonceler sur les rebords des fenêtres sans vraiment s'en apercevoir. Son cocon était solide, à des kilomètres du lieu réel où il se trouvait. Ses rêves ambitieux à sa toute personnelle échelle, commençaient à se tisser dans la trame de la réalité : un premier pas vers l'avenir qu'elle se dessinait depuis tout petit. Plus rien d'autre que la lettre d'acceptation qu'il tenait dans sa main moite n'avait d'importance, ni les cris de ses sœurs absolument inconscientes du moment de grâce qui l'habitait, ni la vibration incessante de son téléphone, ni les bruits en aigus des alertes de son ordinateur ne parvenaient à le sortir de sa tête. Pour la toute première fois de sa vie, se disait-il, il voyait son avenir.

À la table d'un café bondé, deux femmes ajoutaient patiemment les couches de peinture aux céramiques qu'elles tentaient de créer. C'était un premier rendez-vous passablement étrange parce qu'elles ne parlaient pas la même langue et arrivaient difficilement à communiquer dans un langage tiers qui était inconfortable pour l'une comme pour l'autre. Et pourtant, elles étaient bien dans le silence qui les enveloppait la plupart du temps, se jetant des regards inquisiteurs, histoire d'être bien certaines de comprendre ce qu'elles vivaient.

Après un premier rendez-vous, un homme arpentait lentement les derniers mètres qui le séparait de son domicile, pas tout à fait certain que l'énergie qui l'animait pourrait se taire une fois arrivé. Le cœur en bataille, les émotions au garde-à-vous. Il s'y était pourtant rendu à reculons, bien armé de mauvaise foi. Sachant d'expérience que ces rencontres prévues par d'autres ne servaient généralement pas à grand chose. Il s'était cru solidement emmuré dans son armure qui ne cédait plus aux femmes qui pourraient l'atteindre. Mais à cette minute précise, il se voyait tel un cheval fou qui hurle comme un loup d'avoir été touché.

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dimanche, janvier 15, 2017

Quand le ridicule ne tue pas

Dans mon petit magasin, que les clients n'avaient pas encore vraiment découvert, nous avons tout de même vécu quelques journées, avant Noël, lors desquelles il y avait un peu trop de clients pour le nombre d'employés disponibles. Ça ne durait jamais très longtemps, néanmoins, il nous fallait sillonner les rangées en s'assurant que tout ceux qui avaient besoin d'aide avaient reçu les réponses qu'ils recherchaient.

C'est dans ces circonstances que je me suis rendue dans la section des jeux de société qui était bondée. Ça me donnait l'impression qu'il y avait un mur devant le mur. Un mur mouvant et bruyant certes, mais un mur tout de même. J'avais donc lancé un « Est-ce que quelqu'un a besoin d'aide ? » à une quelconque planète potentiellement en orbite de cet univers et comme personne ne me répondait, j'allais tourner le dos quand une voix d'homme m'a répondu : « Ben moi madame, j'aurais besoin d'aide. »

Je m'étais donc rapprochée de lui et avait fait mon travail. C'est-à-dire, tenter de cerner ses besoins, goûts, le pris qu'il voulait ou devait y mettre, bref, le genre de chose que je fais à tous les jours. Comme beaucoup de clients de dernière minute, il était un tantinet désemparé. S'il était là, c'est qu'il n'y avait eu, au préalable, aucune illumination évidente. Il devait acheter un jeu, autour de 25$ pour un party de famille, pas la sienne immédiate, c'est ce que je supposais parce qu'il semblait totalement largué quand aux goûts de tous et chacun. Vu de cet angle, la discussion était, évidemment un peu plus longue que lorsqu'un client arrive avec un titre très précis. Puisque dès lors, que nous l'ayons ou non, les pistes elles, sont nombreuses.

Bref, nous en étions dans les balbutiements de l'exploration de ses besoins et quelque chose me titillait l'oreille ; sa voix. Je savais que je la connaissais. Assez en tout cas, pour perdre le fil de ce que j'étais censée faire, soit l'aider à trouver ce dont il avait besoin. Au bout, de quelques minutes, j'avais fini par lui demander, à brûle pourpoint : «  Désolée, ma question n'aura aucun rapport, mais vous êtes journaliste, n'est-ce pas ? » Il m'avait regardé, sidéré. Un peu mal à l'aise de ma propre audace, j'avais ajouté en vitesse : « ben j'ai un problème de l'ordre de la santé mentale avec la première chaîne de Radio-Canada, c'est comme si j'avais une perfusion sanguine avec elle, je l'écoute tout le temps, sauf que je serais tout à fait incapable de dire votre nom ».

Il me l'avait dit. Je l'avais alors immédiatement associé à une ou deux émissions de ma connaissance, contente de le replacer véritablement. Mais lui, me regardait comme si j'étais une extraterrestre. Vraiment. J'étais gênée et tout à fait mal à l'aise devant son regard perçant. J'avais donc tenté de revenir au sujet de départ, sans grand succès puisqu'il ne semblait plus du tout y être. Pendant ce temps, évidemment, il y avait un paquet d'autres personnes qui me faisaient signe. Je lui avait donc résumé, les suggestions qui me semblaient les meilleures en m'excusant avant de passer au prochain client.

Il avait fini par faire un choix, mais avait attendu que je sois de nouveau disponible avant de quitter le magasin pour venir me dire : « Vous savez madame, nos collègues de la télé se font reconnaître parfois, dans des endroits publics, mais c'était la toute première fois qu'on m'identifiait à cause de ma voix. Vous avez fait ma journée. Merci ». Et il s'était éclipsé.

À tout prendre, ma petite dénonciation ne m'avait rien coûté et lui avait fait plaisir. Même si au passage je m'étais sentie singulièrement ridicule. Et comme ça ne me m'a pas tuée, je sais que je vais recommencer.

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jeudi, janvier 12, 2017

Les yeux du silence

J'ai souvenir d'un petit garçon à la chevelure claire et aux grands yeux noirs. Je sais bien que je l'ai connu dans ses premiers balbutiements dans l'existence puisqu'il est mon cousin et que nous avons quelques douze ans de différence d'âge. J'ai sans doute catiné le bébé qu'il a été, mais je me rappelle surtout qu'il était un enfant timide, très timide. Il se cachait volontiers dans les jupes de sa mère, les jambes de son père ou derrière son grand frère. Et je présume que lorsque ledit grand frère a trois ans de plus que soi, il est vraiment plus grand qu'on ne l'est.

Il me semble qu'il ne parlait pas. Pas qu'il ne savait pas parler, mais il observait la meute impressionnante de cette famille sans entrer en dialogue directe avec elle. Si ce n'est sa cellule familiale immédiate et un de mes frères. Je ne sais pas si c'est parce que ce dernier était bon avec les Legos, si c'est parce qu'il jouait de la guitare ou encore parce qu'il avait un talent certain pour animer les foules (y compris les plus jeunes membres de cette famille élargie), ou peut-être à cause de l'ensemble de cette œuvre. Toujours est-il que j'ai tôt eu l'impression que mon frère avait été pas mal le seul à être capable de créer un pont avec ce petit garçon timide.

Je n'aime pas être en reste. Je n'avais pas les talents de mon frère, mais j'aime les gens et j'étais curieuse de faire la connaissance de ce cousin rétif. Alors, j'allais les regarder jouer et je lui posais des questions. Au début, il me répondait par monosyllabes, puis, avec le temps, il développait, un peu. Il me saluait même, si j'étais dans le secteur quand il arrivait.

Tout a changé le jour ou il a attrapé l'adolescence de plein fouet. Comme si cet état de fait le mettait un peu plus dans le même groupe que ceux qui le précédaient de peu. Et il avait développé un amour de la musique en général et de la guitare en particulier qui lui permettait, je suppose, de se sentir un peu plus dans son espace. À la surprise générale, il s'était mis à jaser de tout et de rien avec un à propos humoristique et candide. Et si beaucoup d'entre nous ne le connaissaient pas ou peu, lui nous connaissait Je crois qu'il a passé les 12 premières années de sa vie à nous observer. Il n'avait peut-être pas une grande langue, mais certainement de grandes oreilles (au sens figuré, s'entend).

Il n'a jamais perdu son habitude d'observation. Ses pérégrinations musicales l'ont amené partout et ailleurs. Il est rare qu'il fasse étalage de son ses réussites dans le domaine, sauf pour admettre qu'il gagne sa vie avec la musique. Par contre, il nous régale désormais de petites historiettes toutes plus anecdotiques les unes que les autres, sur son métier. C'est toujours fait avec la même candeur et le même intérêt pour ceux qui l'entourent. Jamais de mesquineries inutiles, comme si cela ne faisait absolument pas partie du milieu dans lequel il fraie.

Des fois, juste pour le plaisir, je lui pose une question sur une guitare. Je ne comprends généralement pas grand chose à la réponse, mais je le laisse s'envoler dans sa passion et je retrouve un peu le petit garçon qui ne parlait de rien d'autre que de ce qui l'intéressait passionnément. Généralement, il s'arrête en cours de route, saisit soudain par mon incompréhension, et il me demande comment je vais.

Beaucoup gens vivent avec des œillères, lui a choisi de vivre avec des antennes.

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dimanche, janvier 08, 2017

Coups de chimères

Ça avait duré plusieurs mois. Plusieurs moi à sentir monter une certaine forme d'attirance à laquelle je ne croyais pas du tout au départ. D'abord, il était plus jeune que moi, ensuite il était en couple et je n'ai jamais été particulièrement friande des amours d'autrui. Mais à toutes les fois où je mettais les pieds dans le commerce où il travaillait, et bien entendu, je me trouvais toutes sortes de raisons pour y aller, il venait me saluer, placer des choses dans la rangée où je me trouvais, l'air de rien.

Je rougissais alors comme une débutante, tâchant tant bien que mal de le cacher, sans y arriver tout à fait, je crois. Au départ, nous nous étions contentés d'échanger des banalités sur tout et sur rien, puis on s'était aperçus que nos points de vue sur à peu près tout divergeaient. Alors on se piquait constamment. Un de ses jeux favoris était de me piquer mon sac pour regarder quels livres s'y trouvaient et il n'avait de cesse de me tancer parce que je lisais, la plupart du temps des romances à l'eau de roses, de la littérature fantastique, policière ou jeunesse.

Je n'ai jamais vraiment compris pourquoi ça le mettait hors de lui. Sauf que c'était le cas. Il n'avait pas pu fréquenter l'université, j'ignore encore, à ce jour, pourquoi. Alors il faisait de la boulimie des auteurs classiques, de livres de philosophie et autres essais en tout genre. Il pouvait en parler pendant des heures. Il m'expliquait l'importance de leurs œuvres, comme si, parce que je ne les lisais pas, ou plus, j'en étais subitement devenue totalement ignorante. Ce qui bien entendu était faux. Mais dans l'étrange jeu de séduction qui nous animait, je sentais bien que mon côté intellectuel qui ne l'est pas vraiment, lui titillait l'intérêt.

Si je lui disais avoir aimé un film quelconque, il me démontrait en quelques remarques incisives que ce dernier répondait à des codes précis et que j'étais tout à fait le genre de proie à tomber exactement dans les panneaux qui m'étaient tendus. La plupart du temps, son raisonnement était bon quoique bourré de sophismes et de mauvaise foi patente. Ça ne me dérangeait pas. Ce qui m'intéressait, c'était le fourmillement caractéristique qui me faisait palpiter à toutes les fois où nous étions mis en présence.

Un soir, il m'avait invitée chez-lui en fermant sa boutique. Ce serait, je le savais, la dernière fois que je le verrais. Je m'apprêtais à déménager, je n'aurais plus de raison de passer par son commerce. Il le savait aussi. J'avais donc franchi le pas d'un interdit que je me garde d'ordinaire de frôler.

Il n'y a pas si longtemps, je suis repassée par ce quartier que j'avais habité. J'avais fait un petit détour pour voir si la boutique et l'homme étaient encore-là. Ils y étaient tous les deux. Identiques, quoiqu'un peu vieillis, à mes souvenirs. J'avais su, à la minute où il avait levé le regard sur moi que l'attirance était intacte, exactement au même point où nous l'avions laissée quelques dix ans plus tôt.

J'étais rentrée chez-moi en me racontant mille chimères qui n'allaient pas se réaliser, je le savais. Mais la visite impromptue avait servi son objectif : m'ouvrir une porte sur la frontière du réel et je compte bien continuer à m'y engouffrer.

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mercredi, janvier 04, 2017

Ressentir la portée

Tu te dis parfois que les boulets se tissent à coups de pourquoi. Ces petites questions en apparence innocentes, mais qui sèment le doute dans ton esprit. Et tu te trouves mille excuses pour ne pas aller au bout de toi-même, au cas où. Alors tu t'étioles tranquillement mais sûrement. Sans trop t'en apercevoir, traînée vers l'arrière par le poids que tu avais déposé dans le boulet précédemment élaboré. Il est de ton fait, et tu le sais.

Tu te dis que souvent, il est si facile de ne pas te regarder en face que le déni t'es presque devenu une seconde peau. Presque, pas encore tout à fait, mais pas très loin non plus. C'est tout juste si tu sais saisir le compliment quand ta famille te raconte à quel point ce que tu écris fait du bien à une ou deux personnes de son entourage. Tu rougis, un peu et tasse l'information bien solidement quelque part dans le fond d'une botte pour être certaine de bien marcher dessus et de la malmener correctement.

Bizarrement, même si tu refuses de croire en ces compliments, tu persistes à écrire, à mettre des mots sur un écran, au cas où ils trouveraient des récepteurs, au cas où ils te feraient du bien. Ce faisant tu permets aux braises de ta personnalité profonde de ne pas s'éteindre complètement. Parce que malgré tout, tu es à même de reconnaître que certains textes sont bien fichus. Alors tu continues à te botter les neurones deux fois par semaine, beau temps mauvais temps, inspiration ou pas.

Et tu réalises, un jour d'hiver, qu'à certains moments, dans un passé pas si lointain, tu étais rendue tellement loin dans le déni que tu n'avais même pas compris l'appel qui t'était lancé. Tu n'avais pas compris de ce dont on te parlait quand on t'avais demandé avec tout l'amour d'une mère : « Des fois, je me demande où elle est ma Mathilde, le sais-tu toi » ? Tu avais répondu juste assez à côté de la question pour te donner l'impression que tu y répondais, sans pourtant rien en faire.

Ça avait été facile, en réalité. Parce que la discussion de départ portait sur ton célibat endurci. Tu avais alors pu dire la très exacte vérité : après tout ce temps, tu ne sais plus ce que c'est que d'être en couple, tu ne sais plus si tu as envie de t'y frotter. Et au bout du compte, ça ne te manque pas vraiment. Comme si être la Mathilde dont on te parlait se limitait à cela.

Il aura fallut un certain rire. Le tien. Un rire qui n'avait pas résonné à tes propres oreilles depuis des années pour que tu comprennes l'importance de ce que tu avais laisser filer dans une interstice du plancher. Un peu de ton âme perdue quelque part dans l'Univers.

Tu te dis que la plupart du temps, les gens croient que c'est à perdre quelque chose qu'on en mesure toute l'importance, mais tu sais désormais que c'est à le retrouver qu'on en ressens toute la portée.

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dimanche, janvier 01, 2017

Dans l'antre du loup

Durant les seize dernières années, avec quelques interruptions, j'ai passé la veillée du Jour de l'An avec la même personne. Belle tradition que nous aimons toutes les deux. Sauf que cette année, nous avons décidé de changer nos traditions, sans heurt aucun. Je me préparais donc, depuis quelques semaines à passer cette soirée seule, heureuse de mon sort, pas du tout amère quand l'invitation est apparue sur mon fil de nouvelles. Je n'ai mis qu'une minute à prendre ma décision, ravie de ce changement de programme.

Je me suis donc rendue au nord-ouest de mes chemins habituels, dans un quartier que j'ai connu enfant et dont les apparences extérieures n'avaient que peu changées, malgré le fait que l'antre que j'allais visiter je ne l'avais jamais vue auparavant. Je ne savais pas trop comment j'allais m'y sentir, après tout, lorsqu'on est l'invitée d'un loup, il est possible que l'on n'en sorte pas tout à fait indemne. Je n'avais pas peur, simplement, je savais que ce serait beaucoup une fête familiale, et que les chances seraient bonnes que je sois la seule personne sans enfants dans le lot et que parfois, ça peut créer un certain malaise.

Il n'en fut rien. J'ai d'abord été accueillie, sur le pas de la porte par un nain de jardin d'une autre époque. Il me rappelait les scènes avec des nègres en plâtres qui animaient les pelouses de certaines maisons dans mon enfance. Ça m'a fait sourire sous cap et je n'ai même pas eu besoin de courage pour frapper à la porte, je savais que j'y étais bienvenue. Aussitôt entrée, j'ai été accueillie par un gros chien jeune et fou. Un chien qui voulait jouer, me faire la fête parce que j'étais une nouvelle amie potentielle et qui n'avait aucune espèce de notion du fait qu'il était plus fort et robuste que moi. Évidemment que j'ai figé. En moins d'une seconde, l'amoureuse du loup avait tout compris et fait disparaître la bête dans le sous-sol, histoire de me laisser le temps de me faire à l'idée.

Tous les personnages en présence étaient chaleureux et conviviaux. J'en connaissais certains à divers degrés de proximité, d'autres pas du tout, mais dans l'ensemble, c'était simplement confortable. Les discussions partaient dans toutes les directions, se mêlant et se démêlant à qui mieux-mieux. Et puis, nous nous sommes retrouvés en petite dizaine pour écouter les émissions de fin d'année. Rien de bien extraordinaire, cependant, partager ce moment avec des gens qui partagent généralement les même valeurs et référents et qui rient aux mêmes moments que soi, c'est assez magique.

Je me suis retrouvée sur le quai de la gare d'un métro vers 1h30 du matin. J'aurais cru que j'y serais presque seule, mais bien au contraire nous étions très nombreux. Il y avait bien évidemment quelques gens trop saouls qui menaient un train d'enfer, mais il me semblait que la plupart des passagers étaient, comme moi, des gens qui venaient de passer une bien belle soirée et qui désiraient seulement retrouver leur domicile, en toute sécurité.

Ce fut une soirée mémorable, pleine de tendresse de rires et de discussions animées. Une soirée pour me sortir de mes habitudes.

L'an prochain, peut-être que je recommencerai.

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mercredi, décembre 28, 2016

2016

2016, tu auras été une année lourde de morts qui se sont échelonnées tout au long de ton parcours. De gens qui étaient des symboles ou des quidams fauchés par la une envie de vengeance pluriséculaire qui se matérialise aujourd'hui en dehors des zones de guerre où « le monde civilisé » la cantonnait, plus ou moins consciemment, depuis beaucoup trop longtemps. Si j'ai partagé certaines peines, si j'ai été touchée par l'absence qui sera désormais infinie de certaines personnes, je ne peux me résoudre à t'évaluer seulement à la mesure de ce qui aura été fauché.

2016, sur tes sentiers j'aurai pleuré. Beaucoup pleuré. Point pour moi de larmes intarissables, mais plutôt des petites montées lentes et discrètes du liquides lacrymal qui me brouillaient le regard à toutes sortes de moments importuns. Mais j'aurai eu la sagesse de tourner la tête pour ne pas me sentir observée plutôt que de laisser monter l'adrénaline de mes mécanismes de défense. Ce faisant j'ai réussi, presque à tous les coups, à garder le contrôle plutôt que de déraper dans les colères qui me happaient habituellement toute entière. Admettre, l'espace d'un battement de cœur, que je suis faillible, friable émotionnellement disponible à un paquet de sentiments, la tristesse en premier lieu.

2016, tu auras indéniablement été logée sous le signe de la famille. Parce qu'un petit bout d'homme s'est pointé le bout du nez quelques semaines avant ton aube et que nous nous sommes regroupés autour de lui pour le regarder grandir et êtres éblouis puis, tranquillement voir émerger sa personnalité. Si au départ, on ne remarquait que les ressemblances entre ses parents et lui, au fil des jours, on s'est mis à discerner le garçon qu'il deviendra. Un garçon joyeux, qui s'émerveille volontiers et qui câline ses personnes phares ou les jouets qu'il préfère. Un garçon qui aime la musique avec toutes les fibres de son corps et dont le rire est un bonheur qui met en joie le cœur de tout ceux qui l'entourent.

2016, tu auras été une année de défis professionnels. Que j'ai abordé avec beaucoup de légèreté de prime abord. Je n'aurais jamais imaginé que les quelques semaines que j'avais passées à expliquer les rouages d'un système informatique dans différentes succursales, m'amèneraient à plonger dans le vide d'un certain inconnu. Un inconnu où tout est à mettre en place. J'avais fini par m'avancer dans cette voie, certaine que la grosse chienne jaune de mes peurs resterait longuement à mes côtés. Mais je m'étais trompée. Je me suis rapidement aperçue que plutôt que de m'engluer dans la crainte, j'ai refais la connaissance avec une certaine moi que je croyais depuis longtemps oubliée. Une moi qui fonce en riant dans l'aventure quitte à me rendre compte que l'atterrissage est inconfortable.

2016, le plus beau cadeau que tu m'auras offert, c'est de me rendre mon talent pour le bonheur. Celui de trouver quelque chose à apprécier dans chaque journée. Celui de me sentir bien dans ma peau et de constater que d'autres que moi le voient. Je l'ai mesuré, ces derniers mois, à force de sourires ou de clins d’œil d'inconnus, comme à l'époque de mes vingt ans, quand je rougissais à n'importe quel compliment.

Au final 2016, tu auras été une année chargée. Je ne suis pas certaines de vouloir revivre chacune de tes parties, certaines sont vraiment trop tristes, mais je ne t'oublierai jamais, je t'en fais la promesse.

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