Trajectoires
C'était un de ces matins
à l'aube grise. J'étais debout depuis trop longtemps et il était
beaucoup trop tôt pour le commun des mortels. Les rues étaient
vides, totalement désertées. Trop tard pour la plupart des fêtards
pas encore couchés, mais bien avant l'heure où les bambins ne se
lèvent. Pourtant, j'arpentais déjà les rues de Montréal en route
vers le premier métro de la journée, pour aucune raison valable
sinon que j'avais mal dormi à cause de la chaleur pesante qui lovait
la ville depuis quelques jours.
Au coin des rues Amherst
et Robin, deux jeunes hommes visiblement amochés étaient assis sur
le bord du trottoir, les jambes bien étalées dans l'artère
principale vidée de ses habituels occupants. Ils étaient beaux dans
leurs approches maladroites pour se draguer. Je sentais, à distance
toute l'émotion contenue dans les sourires échangés et les mains
qui tâtonnaient l'espace entre elles. J'avais détourné le regard
pudiquement, parce que j'avais l'impression de leur voler un moment
privilégié.
Quelques pas plus loin,
rattrapée par les lumières hallucinantes des néons du métro, je
descendais lentement les marches bétonnée quand j'ai été dépassée
par une jeune femme radioactive. Vraiment. Elle était vêtue de vert
et de noir, cheveux inclus, même si une mèche blonde platine
tranchait l'ensemble, évidemment volontairement. Elle portait une
salopette dont les bretelles pendaient sur ses hanches et entre
lesquelles on pouvait voir un panneau vert fluorescent bardé de
l'insigne de la radioactivité. Elle se déplaçait à une vitesse
folle, comme si elle courrait le plus vite possible pour échapper à
ces éléments chimiques qui la menaçaient.
Cette vision étrange
m'avait convaincue que mon insomnie passagère avait été partagée
par au moins une autre personne : on ne peut pas déambuler
attriqué ainsi sans s'être longuement préparé et elle n'avait
absolument pas l'air d'une fille qui venait de passer la nuit debout.
Mais bon, je me trompais peut-être, après tout ce n'était qu'une
interprétation.
Entre elle et la guérite,
il y avait, bien entendu, quelques marginaux tendant la main, mais
comme la matinée était fort jeune et estivale, ils étaient
beaucoup moins nombreux que durant les matins d'hiver qui ressemblent
à la nuit. Mais il y avait cette femme, bizarrement allumée qui
accostait tous les duos qui croisaient sa route en leur demandant ce
qu'ils pensaient du bonheur et en leur offrant un poème en échange
de leurs confidences.
J'avais pris la décision
de sortir à la station de métro de mon enfance, pour tuer le temps,
parce que je savais bien trop que si je me rendais au travail de si
bonne heure, je ne pourrais faire autrement que de travailler
justement. Je m'étais installée sur un banc du parc Ahuntsic pour
terminer le roman qui traînait dans mon sac. J'arrivais au dernier
chapitre quant un enfant d'environ six ans s'était exclamé :
« maman regarde, c'est le BGG! Comme le film qu'on a vu hier! »
J'avais relevé les yeux, pour voir la lumière briller dans les
siens. Je lui avais tendu le livre en lui demandant : Si je te
le donne, le liras-tu » Et il m'avait répondu sur un ton
recueilli : « Oh oui, Madame, avec plaisir ».
Je lui avais abandonné
le volume, ayant l'air d'être particulièrement généreuse, mais je
savais qu'il me restait bien assez de temps pour aller chercher la
fin de l'histoire dans une copie du magasin, avant le début de mon
quart de travail.
C'est un vieux truc
d'adulte pour partager la littérature.
Libellés : Sur la frontière du réel