jeudi, novembre 16, 2017

Le piano d'Émilie

D'aussi loin que remontaient mes souvenirs, la pièce avait toujours eu un air suranné baignant dans un désordre infini. Enfant, j'aimais y passer des heures à en explorer les moindres recoins, en quête de quelques trésors oubliés-là par d'anciens occupants de la maison. En réalité, ma quête devait souvent passer à côté des vraies richesses qui s'y étaient trouvées, parce que je ne savais pas les reconnaître mais surtout que je ne voyais absolument pas en quoi une vieille peinture craquelée aurait pu être intéressante, par exemple.

La pièce avait autrefois été la chambre de la sœur de Grand-Mère. Elle avait été soigneusement fermée quand celle-ci avait quitté parents et amis pour aller rejoindre le fiancé qu'elle devait épouser quelque part dans l'Ouest canadien. Cependant, elle n'y était jamais parvenue, victime d'un bête accident de la route qui avait singulièrement rétréci son existence. Je crois que Grand-Mère n'avait jamais trouvé le courage de vider la pièce, qui était devenue avec le temps un genre de débarras pour toutes les pièces de mobilier devenus désuètes à un moment où un autre de leur existence.

Mais pour une petite fille, c'était la caverne d’Ali Baba. Personnellement, j'aimais beaucoup ouvrir les tiroirs des commodes pour trouver des bouts de rubans colorés déteints par le temps, ou une boucle d'oreille unique, abandonnée-là sans doute parce que justement elle n'avait plus sa pareille. J'aimais beaucoup me glisser sous les draps qui recouvraient les meubles avec une ou deux poupées pour me faire un château extraordinaire ce qui me permettait de meubler sans peine les heures que je passais seule avec Grand-Mère, qui à ses propres dires, n'avait plus l'énergie de jouer avec des enfants après en avoir élevé assez pour presque peupler une paroisse.

Si tous les petits enfants avaient droit d'utiliser la pièce comme salle de jeux, il y avait un gros truc sous une bâche cadenassée qu'il était interdit de toucher. Il s'agissait d'un vieux piano droit, dont certaines touches abîmées avaient perdu leur ivoire. Je le sais parce qu'une fois de temps à autres Grand-Mère se laissait aller à la nostalgie et faisait ouvrir le piano. Alors elle s'asseyait des heures sur le banc aux pattes inégales et jouait sans cesse les mêmes airs pendant que des larmes coulaient sur ses joues comme des petites rivières.

C'était le piano d'Émilie. Un gros objet, plein de tendresse et de peine sur une histoire qu'on ne connaissait que par l'instrument. Grand-Mère n'aimait pas parler de sa petite sœur, ça la rendait trop triste qu'elle disait. Mes ses enfants, après sa mort nous en ont tout de même partagé quelques fragments, ceux qu'ils avaient, je présume.

À la mort de Grand-Mère, le piano d'Émilie était resté tout seul dans le fond de sa pièce sans personne pour le réclamer. Il avait fini par atterrir dans une quelconque œuvre de charité, son histoire oubliée.

J'ai donc eu un choc assez monumental quand j'ai trouvé l'objet solidement ancré au coin d'une rue de Montréal, faisant partie de la flotte des pianos publiques. Et je me suis dit que si aujourd'hui plus personne qui pose ses doigts dessus ne connaît son origine, au moins il continue à laisser exprimer des émotions nécessaires et je me plaît à croire qu'il nous partage un peu de l'âme d'Émilie.

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dimanche, octobre 01, 2017

Nouvelle entrée

Tu es jeune, pleine de vie, il te semble que tout est devant toi et bien peu derrière, même si du haut de tes vingt ans, il t'arrive de parler avec nostalgie des années paisibles de ton enfance confortable. Tu ressens la rage de vivre, de dévorer tout ce qui t'es offert, le sommeil t'ennuie parce qu'il est synonyme pour toi de temps perdu et tu n'es jamais aussi heureuse que dans de grands rassemblements festifs, desquels tu deviens pratiquement toujours le centre d'attraction.

Tu as les nuits fastes et excessives, comme s'il fallait coûte que coûte que tu les consommes jusqu'au bout pour que tu puisses ensuite les raconter. Tu déboules régulièrement les escaliers, molle et disgracieuse, en éclatant d'un rire mou et tu perds tout aussi souvent ton téléphone dans les plates-bandes de tes voisins que tu cherches en hurlant à qui veut l'entendre qu'on doit t'appeler pour que tu le retrouves. Peut-importe au fond qu'il soit quatre heures du matin. Tu suis la courbe de tes envies de tes élans.

Tu trouves cependant beaucoup plus difficile de suivre le cours diurne de ton parcours. Tes cours t'ennuient, ton travail aussi. Il te semble que le Cégep soit un passage aussi insipide que l'école secondaire avec tous ces cours de tronc commun qui ne te disent rien. Pourtant, tu te refuses le moindre droit à l'échec, même relatif. Tu as été élevée à performer; ta liberté d'ado se mesurait à tes résultats scolaires et c'est comme encré en toi jusqu'à la moelle des os. Petite pression auto-imposée qui finit par laisser des squames aux endroits où elle frotte.

Pis au travail, c'est pareil. C'est de l'alimentaire qui ne te définit en rien. Mais tout t'atteint comme des balles en plein cœur, le moindre commentaire qui pourrait avoir l'air négatif, les changements d'horaires, d'équipier. Tout ça te donne l'impression qui te concerne, toi et ta performance. Une autre petite pression qui laisse elle aussi des marques.

Même tes amours sont devenues pugnaces. Tu as la colère et la jalousie prééminentes. Elles se jettent sur toi comme des louves affamées et te laissent quotidiennement dans les limbes du doute. Toutes ces choses font en sorte que lorsque tu poses la tête sur l'oreiller, le sommeil ne vient plus, à moins que tu ne l'assommes en courant jusqu'au bout de la nuit. Et le cercle recommence, tous les jours, avec une pression un peu plus puissante à chaque lendemain parce que tu la conscience aigue que non seulement tu te déranges toi-même mais que tu commence à irriter férocement l'ensemble de tes connaissances et de ton voisinage.

Et tes pas de plus en plus lourds te mènent inexorablement à l'entrée du pays des zombies. Il n'y a pas de formule magique pour t'en détacher, il est là, présent et inéluctable. La seule chose que tu puisses faire c'est demander de l'aide. Mais c'est probablement le geste le plus difficile à poser quand on est jeune, pleine de vie et d'allant et qu'on se dit qu'à cet âge, franchement, on ne peut pas tomber.

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jeudi, août 17, 2017

Ville-Marie Janis

Les premières fois lors desquelles je l'avais entendue parler, je croyais que c'était un homme. À cause du timbre de sa voix, mais du rocailleux abrupte aussi que celle-ci portait. Et il y avait une puissance dans la portée qui ne me laissait que peu de doutes. En réalité, sa voix ressemble énormément à celle de Janis Joplin à la différence près qu'elle chante incroyablement faux.

Je crois que j'ai mis quelque chose comme trois ans avant d'associer le bon visage à cette voix. Je l'entendais souvent la nuit surtout ou au petit matin. Je savais que c'était un personnage nocturne, de ceux qui font les histoires parce qu'elle portait une partie de la misère de Montréal dans ses récits. Je la savais prostituée, mais il était fort probable dans l'environnement que ce soit un prostitué. Ils existent, et sont d'ailleurs passablement nombreux dans les environs.

Je n'avais fait le bon lien qu'un soir où je revenais d'un souper chez une amie et que j'avais pris le raccourci par le parc devant la maison. Elle y était, dans un état lamentable. Minuscule en hauteur comme largeur, mais elle prenait toute la place. Elle était arrogante, batailleuse, vindicative et vulgaire. Tout en un. Elle m'avait alors haranguée sur je ne me rappelle plus quel sujet, ce qui n'avait, au fond, aucune espèce d'importance, puisque puisque je l'avais dérangée en traversant son territoire et que le reste ne comptait pas tellement.

Cette fois-là, j'avais eu peur. Peur de cette colère immense, de la violence qui l'habite, de ce qu'elle aurait pu me faire ou des chiens (humains) qu'elle aurait pu lancer sur moi, simplement parce qu'elle ressentait le besoin d'affirmer que la seule femelle alpha du secteur c'était elle.

Elle ne fait pas bon voisinage avec les commerces du quartier. Elle vole souvent, dans les épiceries où les dépanneurs. Et lorsqu'elle est confrontée à ses propres actes, elle se met dans des colères noires et traite tout le monde de fou, particulièrement lorsque ses interlocuteurs sont de vieilles personnes qui n'ont pas grand chose à lui opposer. Les policiers la connaissent. Ils l'embarquent et la débarquent régulièrement. Il arrive parfois qu'elle s'absente pendant plusieurs mois. Mais elle revient toujours camper dans la cours du HLM voisin, hiver comme été avec ses jeans d'enfants et sa vieille casquette des Expos trois fois trop grosse pour sa tête. Jusqu'à la prochaine fois où elle sera prise pour on ne veut même imaginer quel délit.

Elle fait partie de ces êtres, prématurément vieillis qui ont tout contre eux. La vie ne lui aura pas été simple. Un voisin m'a d'ailleurs récemment raconté qu'elle ne mangeait jamais rien d'autre que du pain blanc, pas souvent beurré, parce qu'elle prétendrait que la bière sustente davantage que n'importe quelle nourriture.

Ça en dit long sur la misère du monde, je trouve. Et surtout qu'il n'est nul besoin de laisser le regard porter dans des pays lointains pour la rencontrer.

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dimanche, juillet 16, 2017

Rêver l'été

Février : Quelque part, à Montréal, dans une rue enfouie sous la neige, le cœur d'un homme manquait un battement. Ce soir-là, l'appartement était devenu trop grand, même si, dans la réalité, il y avait déjà quelques semaines qu'il en était devenu l'unique occupant. Frappé par une grosse dose de réel, un peu en retard sur sa propre actualité. Comme s'il avait fallut tout ce temps pour comprendre et réaliser l'étendue de l'absence. Comme s'il avait fallut autant froid au dehors pour se rendre à l'évidence de celui qui lui gelait les os. Des lambeaux de douleurs qui s'échouaient sur les plages de février, plus féroces parce qu'il ne savait même pas, un jour avant, qu'une telle douleur pouvait exister. Il s'était alors laisser aller à écouter le cri silencieux et puissant de son cœur qui aboyait une détresse aussi infinie qu'insondable sans savoir si, un jour, quelqu'un la percevrait.

Mars : dans le fond d'une ruelle, un couple et leur chien tentaient tant bien que mal de tromper le froid en se collant les uns aux autres, protégés par de minces couches de carton pas tout à fait étanches. Le plus dur, pensaient-ils, c'étaient les regards torves que leurs lançaient les habitants du secteur, cette petite dose de mépris qui jalonnait leur quotidien.

Avril : les ciels menaçants de novembre s'étaient trompés de saison et prenaient tout l'espace disponible. Une femme se battait contre les moulins à vent des problèmes de communication qui sans être jamais vraiment fondamentaux sapaient confiance et air d'aller. Rien de vraiment dramatique, mais la perpétuelle aiguille au talon qui l'empêchait juste assez d'avancer pour qu'elle ait une envie farouche de retourner de là où elle venait, tout en sachant pertinemment que la guerre civile était sans doute bien pire que sa situation actuelle.

Mai : dans des dizaines de maisons inondées, des gens s'affolaient voyant toute leur vie s'effriter dangereusement sous l'influence de l'eau. Ils avaient beau crier, hurler, tempêter, rien ne pouvait faire en sorte qu'ils seraient remarqués ou écoutés davantage parce que les besoins étaient si nombreux. Comme si dans ce cas précis, la loi du nombre jouait en leur défaveur. S'ils faisaient les premières pages des journaux pendant quelques jours, ils savaient bien que c'était pour être mieux oubliés quelques instants plus tard. Ils prenaient la mesure du fait que la compassion généralisée n'a, en fait, qu'un temps très court, même si le désastre se produit, presque dans notre cours.

Juin : Sur le quai d'un métro, un bandit cravaté, jouait au poker sur sa tablette pendant qu'il discutait d'une transaction louche concernant une fille sans aucune discrétion. Comme si son petit manège absolument pas subtil, n'avait rien de violent.

Juillet : malgré les auspices d'orages, dans un univers champêtre au cœur de la ville, malgré tout, les membres d'une famille élargie avaient décidé de braver les devins et de faire semblant que l'été pouvait exister cette année. Une toute petite moisson de paix et de bonheur en dehors de la saison des fêtes où il devenait un peu plus ardu à chaque année d'en rapailler toutes les parties. À eux tous ils avaient célébré juste assez l'été pour que ce dernier, se décide enfin à arriver.

En tout cas, c'est le rêve que j'en ai.

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jeudi, mars 30, 2017

Une tomate avec ça?

N'importe quel propriétaire de voiture, à Montréal, savait que sa voiture ne pourrait rester indéfiniment sous les bancs de neiges. De toute manière, les affichettes d'un orange violent se faisaient un plaisir de rappeler aux étourdis que l'heure, si elle n'était pas tout à fait venue, approchait à pas de géants.

Profitant de l'éclairage de la fin d'après-midi, les jeunes femmes s'étaient armées de pelles pour aller déblayer et dégager leurs véhicules. Le fond de l'air s'étant réchauffé passablement, la neige était beaucoup plus lourde que quelques heures plus tôt, ce qui leur permettait moult digressions sur tous ces muscles et autres ligaments que cet exercice, quasi forcé, leur permettait de découvrir. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, elles avaient entrepris de dégager les voitures, une à la fois, en discutant de choses et d'autres, en riant beaucoup.

Émilie et Catherine avaient remarqué, du coin de l’œil, ce voisin, pas tout à fait commode, qui les observait attentivement. Pas tout à fait commode qu'il avait l'habitude de s'exprimer par une série de grommellements qu'elles ne comprenaient que rarement. Elles n'étaient d'ailleurs pas tout à fait certaines que cette incompréhension soit due tant au ton utilisé qu'à la langue ne pouvant pas affirmer qu'il parlait anglais, français, italien ou un curieux mélange des trois. Elles ne se rappelaient pas avoir eu une discussion quelconque avec l'homme, même si elles l'avaient croisé souvent.

Après avoir terminé de dégager les voitures, les filles avaient constaté qu l'état du trottoir laissait désormais singulièrement à désirer. Aussi s'étaient elles attelées à la tâche de remettre à leur voisinage un espace piéton praticable. Les voyant faire, l'homme avait aussitôt commencé à les invectiver de l'autre côté du rempart de sa fenêtre. Évidemment les filles n'entendaient rien de cette harangue, qui semblait pourtant bien sentie. Se tournant vers Émilie, Catherine avait demandé :
-Tu comprends quelque chose toi
-Pantoute !

Faute de mieux, Catherine avait pointé son oreille droite à l'homme pour lui montrer qu'elle n'entendait pas. Celui-ci s'était alors précipité à l'extérieur, armé d'une batte de baseball, les invectivant à qui mieux mieux. Sidérées elles avaient fini par comprendre qu'ils avait interprété le geste de Catherine comme une accusation de folie. Polies, elles lui avaient calmement expliqué le malentendu et le monsieur les avaient gratifiées d'un « humph ! » avant de rentrer dans son domicile.

Philosophe Émilie avait conclu :

-Ça aurait pu être pire, genre une avalanche de tomates avant qu'on ai eu le temps de s'expliquer.
-Vu d'même...

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jeudi, mars 23, 2017

Changer le cours des choses

Tu avais rêvé ta vie, bien avant de la vivre. Tu savais que tu étais bien mal partie dès le départ. Non, tu n'avais pas eu les bons parents biologiques, mais tu te savais tout de même assez chanceuse dans ta famille d'accueil, qui elle n'avait rien de sordide. C'était peut-être un peu trop bruyant, un peu trop essoufflant, un peu trop n'importe quoi pour que tu aies eu envie d'y rester trop longtemps.

Comme beaucoup d'ados, tu t'étais projetée dans le rêve qui commençait inévitablement par avoir ton appartement. Sauf que, vivre en appartement, ça coûte cher. Trop cher pour un petit salaire de commis de dépanneur. Ta chance, dans tout ça, c'est que dans le petit village où tu as grandi, il n'y a pas de cégep, alors forcément, tu devais quitter le premier pour pouvoir étudier et ça, tu y tenais. Parce que dans tes rêves il y avait toujours des tonnes de nouvelles choses à apprendre.

Alors, bien entendu, quand tu avais rencontré ce beau gars-là, au charme incendiaire, avec ses grands yeux noirs comme le fond d'un puits et cette fragilité, ce désir d'amour et d'absolu tu n'avais pas trouvé si étrange qu'il te propose immédiatement d'emménager chez-lui, même si au fond, vous ne vous connaissiez pas beaucoup. Tu t'étais simplement dit qu'il n'y avait aucune raison pour que tu n'ai pas autant que lui le courage de t'engager.

Cependant, tu avais vite compris que rien dans cette relation n'était sain. La petite fragilité du départ, s'était rapidement transformée en escaliers qui se déboulaient, en mots qui faisaient mal, en interdits de toute sorte. Assez pour que tu vives avec la peur au quotidien. Peur qu'il ait trop bu, peur qu'il pète une coche parce que tu avais décidé de faire quelques heures supplémentaires, peur que ta complicité avec des nouvelles copines du travail, ou du cégep, soit mal perçue.

Tu avais donc fermé ta grande gueule plus souvent qu'à ton tour, jusqu'à ce que la phrase « tu es la femme de ma vie » te devienne un cauchemar. Et tu savais que tu ne pouvais pas le quitter. Qu'il fallait qu'il soit celui qui termine la relation sans quoi les conséquences pourraient être fâcheuses pour toi. Mais tu avais sauté sur l'occasion de partir quand il t'avais parlé d'un break. Bien évidemment, tu voyais cette coupure bien différemment de lui. Bien évidemment tu rayonnais de toutes tes cellules, toutes tes fibres durant cette césure et tu avais aussitôt rencontré quelqu'un d'autre. Un gars bien simple qui ne t'offrait pas tant d'habiter avec lui, mais de te trouver un appartement à toi, en colocation, à la limite, pour que tu puisses goûter un peu à la liberté.

Tu avais alors pris toute ta force de vie dans tes mains, traverser les étapes comme il se devait, soit commencer par aviser la police que tu devais retourner chercher tes choses à un endroit où tu étais possiblement en danger afin de te donner une chance de changer le cours des choses. Le problème, c'est qu'avec ton beau grand sourire, ta force intérieure, ton bagout, on ne t'avais pas tout à fait prise au sérieux et que toute ton existence s'était arrêtée sous le coup d'une arme blanche quand tu pensais, au contraire, avoir fait très exactement ce qu'il fallait pour te sortir de cet enfer-là.

Faire ce qu'il faut, n'est pas toujours la solution, faut croire.

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jeudi, janvier 19, 2017

Pour un peu de hasard

Sur le balcon délavé, une boîte en carton éventée par la bise hivernale et les tourbillons neigeux laissaient voir le contenu d'une histoire qui s'était terminée abruptement. Un peu de quotidien, un peu de prévisionnel, tout de ce que l'on sème derrière soi afin de se bâtir un espace dans la vie de l'autre. Un contenu désormais futile parce que les objets en question ne retrouveraient plus jamais leur utilité dans le la vie de leur propriétaire, marqués qu'ils l'étaient désormais par leur passage sous les intempérie, mais surtout dans cette envie de créer qui ne se concrétiserait plus.

À quelques rues de là, une femme versait des larmes amères, après être passée plusieurs fois devant la maison, en espérant vainement que la boîte qui lui était pourtant destinée, eut disparu comme par magie. Comme si le fait de ne pas la ramasser pourrait faire en sorte que tout des derniers jours soit effacé et que les objets puissent retrouver les interstices qu'ils avaient trop brièvement occupés. Il n'en serait rien, la femme le savait très bien, mais elle savait aussi qu'elle n'aurait peut-être jamais le courage de grimper seule les marches de ce logis pour aller récupérer les traces de la rupture.

Dans une chambre qui ne lui ressemblait plus, une jeune homme regardait la neige s'amonceler sur les rebords des fenêtres sans vraiment s'en apercevoir. Son cocon était solide, à des kilomètres du lieu réel où il se trouvait. Ses rêves ambitieux à sa toute personnelle échelle, commençaient à se tisser dans la trame de la réalité : un premier pas vers l'avenir qu'elle se dessinait depuis tout petit. Plus rien d'autre que la lettre d'acceptation qu'il tenait dans sa main moite n'avait d'importance, ni les cris de ses sœurs absolument inconscientes du moment de grâce qui l'habitait, ni la vibration incessante de son téléphone, ni les bruits en aigus des alertes de son ordinateur ne parvenaient à le sortir de sa tête. Pour la toute première fois de sa vie, se disait-il, il voyait son avenir.

À la table d'un café bondé, deux femmes ajoutaient patiemment les couches de peinture aux céramiques qu'elles tentaient de créer. C'était un premier rendez-vous passablement étrange parce qu'elles ne parlaient pas la même langue et arrivaient difficilement à communiquer dans un langage tiers qui était inconfortable pour l'une comme pour l'autre. Et pourtant, elles étaient bien dans le silence qui les enveloppait la plupart du temps, se jetant des regards inquisiteurs, histoire d'être bien certaines de comprendre ce qu'elles vivaient.

Après un premier rendez-vous, un homme arpentait lentement les derniers mètres qui le séparait de son domicile, pas tout à fait certain que l'énergie qui l'animait pourrait se taire une fois arrivé. Le cœur en bataille, les émotions au garde-à-vous. Il s'y était pourtant rendu à reculons, bien armé de mauvaise foi. Sachant d'expérience que ces rencontres prévues par d'autres ne servaient généralement pas à grand chose. Il s'était cru solidement emmuré dans son armure qui ne cédait plus aux femmes qui pourraient l'atteindre. Mais à cette minute précise, il se voyait tel un cheval fou qui hurle comme un loup d'avoir été touché.

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dimanche, janvier 08, 2017

Coups de chimères

Ça avait duré plusieurs mois. Plusieurs moi à sentir monter une certaine forme d'attirance à laquelle je ne croyais pas du tout au départ. D'abord, il était plus jeune que moi, ensuite il était en couple et je n'ai jamais été particulièrement friande des amours d'autrui. Mais à toutes les fois où je mettais les pieds dans le commerce où il travaillait, et bien entendu, je me trouvais toutes sortes de raisons pour y aller, il venait me saluer, placer des choses dans la rangée où je me trouvais, l'air de rien.

Je rougissais alors comme une débutante, tâchant tant bien que mal de le cacher, sans y arriver tout à fait, je crois. Au départ, nous nous étions contentés d'échanger des banalités sur tout et sur rien, puis on s'était aperçus que nos points de vue sur à peu près tout divergeaient. Alors on se piquait constamment. Un de ses jeux favoris était de me piquer mon sac pour regarder quels livres s'y trouvaient et il n'avait de cesse de me tancer parce que je lisais, la plupart du temps des romances à l'eau de roses, de la littérature fantastique, policière ou jeunesse.

Je n'ai jamais vraiment compris pourquoi ça le mettait hors de lui. Sauf que c'était le cas. Il n'avait pas pu fréquenter l'université, j'ignore encore, à ce jour, pourquoi. Alors il faisait de la boulimie des auteurs classiques, de livres de philosophie et autres essais en tout genre. Il pouvait en parler pendant des heures. Il m'expliquait l'importance de leurs œuvres, comme si, parce que je ne les lisais pas, ou plus, j'en étais subitement devenue totalement ignorante. Ce qui bien entendu était faux. Mais dans l'étrange jeu de séduction qui nous animait, je sentais bien que mon côté intellectuel qui ne l'est pas vraiment, lui titillait l'intérêt.

Si je lui disais avoir aimé un film quelconque, il me démontrait en quelques remarques incisives que ce dernier répondait à des codes précis et que j'étais tout à fait le genre de proie à tomber exactement dans les panneaux qui m'étaient tendus. La plupart du temps, son raisonnement était bon quoique bourré de sophismes et de mauvaise foi patente. Ça ne me dérangeait pas. Ce qui m'intéressait, c'était le fourmillement caractéristique qui me faisait palpiter à toutes les fois où nous étions mis en présence.

Un soir, il m'avait invitée chez-lui en fermant sa boutique. Ce serait, je le savais, la dernière fois que je le verrais. Je m'apprêtais à déménager, je n'aurais plus de raison de passer par son commerce. Il le savait aussi. J'avais donc franchi le pas d'un interdit que je me garde d'ordinaire de frôler.

Il n'y a pas si longtemps, je suis repassée par ce quartier que j'avais habité. J'avais fait un petit détour pour voir si la boutique et l'homme étaient encore-là. Ils y étaient tous les deux. Identiques, quoiqu'un peu vieillis, à mes souvenirs. J'avais su, à la minute où il avait levé le regard sur moi que l'attirance était intacte, exactement au même point où nous l'avions laissée quelques dix ans plus tôt.

J'étais rentrée chez-moi en me racontant mille chimères qui n'allaient pas se réaliser, je le savais. Mais la visite impromptue avait servi son objectif : m'ouvrir une porte sur la frontière du réel et je compte bien continuer à m'y engouffrer.

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dimanche, décembre 04, 2016

Désamours d'automne

On ne s'attend pas à rencontrer grand monde lorsqu'on prend le métro à 6 heures le samedi matin. Étrangement, si la foule n'est pas très dense, elle n'est pas si éparse non plus. En fait, elle est juste assez clairsemée pour qu'on puisse s'apercevoir qu'on partage un wagon avec quelqu'un qu'on connaît, même mal, voire presque plus.

Nous avions été amis quelque part entre la fin de l'adolescence et le début de l'âge adulte, sans que cette amitié ne se déploie davantage que dans un immédiat délimité par la fréquentation d'un même cercle social. Bien entendu, à l'époque, nous partagions, ainsi que nos pairs, les émotions en fusion des amours en bandoulière alors, forcément, il y avait un petit quelque chose de l'ordre de l'intime, dans ce que nous avions échangé.

C'est dans ces circonstances qu'il avait laissé tomber son grand corps dégingandé devant moi en murmurant un « franchement » bien senti juste avant que je le lève les yeux pour l'interroger du regard. Je savais d'avance que sa vie tanguait sur des vagues tumultueuses. J'avais vu passer sur les réseaux sociaux, quelques 24 heures plus tôt, un message laissant entendre qu'il cherchait une chambre ou un appartement qu'il pourrait occuper immédiatement. Ça devait bien faire dix ans qu'on ne s'était pas croisé, encore plus qu'on n'avait pas échangé autre choses que des banalités.

Sans me répondre il avait tourné l'écran de son téléphone vers moi pour que je puisse y lire le texto encore affiché. « I don't wanna see you ever. It would be too hard for me. Send somebody between 10 and noon today. If you don't, everything will be on the street by 4. » Me plongeant du coup dans le cœur de sa vie actuelle, comme si nous étions de retour au café étudiant quelques 20 ans plus tôt et que j'étais censée tout connaître de ses déboires actuels.

En réalité, je n'en connaissais rien. Sinon qu'elle était Américaine et musicienne et qu'ils avaient été un couple pendant une dizaine d'années. C'est mince comme information pour essayer de consoler quelqu'un qu'on ne connaît plus. Que pouvais-je lui servir sinon des platitudes généralisées ? Ne sachant trop quelle attitude adopter, je lui avait finalement demandé : « raconte ».

Il avait poussé un énorme soupir. Pendant que je pouvais observer les rouages de ses méninges s'agiter dans sa tête, je ne pouvais faire autrement que de remarquer les pattes d'oies qui définissaient désormais son regard terriblement bleu et constater que sa houppe si caractéristique avait finalement cédé le pas à la calvitie. Ces indices visuels me permettraient, je le savais, d'enraciner l'homme dans autre chose que les souvenirs que j'en gardais.

Son silence s'éternisant, je m'étais dit qu'il ne me raconterait rien finalement. Je l'aurais compris du reste, nous ne nous connaissions plus. Mais il avait vidé son bagage émotionnel dans mon oreille compatissante. C'était une histoire complexe, dans laquelle personne n'avait tort ni raison. Et dont la fin, quoique prévisible, avait été aussi abrupte que possible. Une semaine plus tôt, ils formaient un couple, ce matin-là, ils ne l'étaient plus et une blessure ouverte des deux côtés rendaient toute discussion impossible.

Ils ne se parlaient plus, mais se textaient furieusement et continuellement. Quand j'étais arrivée à ma station, j'avais posé la main sur son poignet avant de lui dire : « Arrête ».

Je m'étais presque noyée dans la mer de ses yeux en détresse, avant de sentir qu'il avait saisi la bouée que je le lui avais lancée.

Je l'avais laissé patauger dans ses désamours de novembre, en espérant, qu'un jour, il se reconstruise.

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dimanche, novembre 13, 2016

Soleil d'automne

Moi, j'aime ça aller chez Grand-mamie. Je connais toute sa maison par cœur. C'est bien parce que je je peux la parcourir dans tous les sens tout seul. Ce n'est pas comme chez-moi où il y a les escaliers interdits sans Papa ou Maman. Je n'ai pas tellement les interdits, ce n'est pas très drôle.

Alors, j'aime aller chez grand-mamie parce que je peux bouger bien à mon aise, mais pas seulement pour cela. Elle aussi je l'aime. C'est ma première personne préférée quand elle est-là. Par ce qu'il y a des jours où elle ne l'est pas. Maman et Papa eux, je les vois tous les jours, alors j'aime bien profiter de ma grand-mamie quand je suis avec elle. Elle me fait tellement rire. Elle fait la grosse bibite qui va manger Zazou et moi je ris, je ris, je ris et je me sauve en courant sur mes quatre pattes. Je suis ultra rapide, personne n'arrive à me rattraper!

Des fois, chez ma grand-mamie il y a un grand monsieur avec une voix grave, grave, grave. Il me parle un peu, mais ne joue pas avec moi. Alors je lui montre que je peux faire le lapin ou le poisson. Je lui montre aussi que je sais reconnaître le chien et le chat sur le frigidaire. Des fois, ça l'intéresse, mais des fois non. Ce n'est pas grave, je continue montrer à tous les adultes en présence que je le sais.

Des fois aussi, il y a une madame qui veut jouer avec moi et me prendre dans ses bras. Je ne suis pas trop certain de ce que je veux faire avec cela. Maman me dit : « c'est Tatie-Mathie, tu t'en souviens? » Ça me dit quelque chose, on dirait presque je sais c'est qui, mais ça m'échappe la seconde suivante. C'est drôle, c'est comme si je la connais et si je ne la connais pas en même temps. Quand elle rit par contre, là je me dis que je sais presque qui elle est. Je suis très, très bon pour faire rire et j'adore ça! Ce que j'aime beaucoup avec elle, c'est qu'elle a peur quand je fais le gros lion. Rouargghhh! Alors c'est elle qui se sauve en courant.

C'est mon truc, parce que quand Tatie-Mathie se sauve, je peux en profiter pour galoper jusqu'à la cuisine et aller retrouver Grand-mamie. C'est avec elle que je veux jouer. Mais quelquefois, je ne peux pas. Elle me dit : « je t'aime, t'aime, t'aime petit chat, mais tu ne peux pas rester avec moi, il y des choses dangereuses pour toi dans ma cuisine ». Alors j'accepte que Papa me prenne dans ses bras, à condition qu'il me fasse sauter en même temps.

Moi, j'aime ça aller chez ma Grand-mamie, d'abord parce que je l'aime elle, mais aussi parce qu'il y a des fois des personnes que je connais un peu à qui je peux montrer toutes les belles façons que j'ai apprises et qui ne pourront qu'en être émerveillées.

Après tout, j'ai un an et j'ai fait beaucoup d'apprentissages en très peu de temps. Faut bien qu'il y ait des gens pour le remarquer.

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dimanche, novembre 06, 2016

Théorie des espaces

Des fois, je me demande comment faire pour me faire comprendre. Il me semble que j'ai essayé toutes les formes de langages à ma disposition, sans grands résultats. Je sais que tu aurais voulu que je sois pleine de confiance en moi à toutes les étapes de ma vie, que les critiques me coulent sur les épaules pendant que je les rejetterais du revers de la main. Le problème tu vois, c'est que la confiance en soi ça ne se pousse pas en travers de la gorge des gens à qui on voudrait la voir acquérir.

Je doute. De moi, de la place que je dois prendre, de cet espace précis qui pourrait m'être imparti à condition de bien vouloir le saisir. L'astuce, c'est que prendre sa place, c'est un fin jeu avec le reste de la société. À te regarder aller, il me semble parfois que tu as oublié ce léger détail, avec le temps. Comme rien de ce que tu ne dis ou fais ne pourrait avoir d'influence sur l'intégrité morale ou physique de qui que ce soit, par conséquent, j'ai l'impression que tu t'attends à ce que toutes tes connaissances fassent exactement de même pour se tailler une place au soleil.

Je travaille très fort pour désamorcer mes mécanismes de défense, surtout parce que j'ai enfin compris à quel point ils m'ont été nuisibles. N'empêche que mon inconscient, lui, ne suit pas toujours la parade. Mes songes se peuplent de situations stressantes qui me réveillent en sueurs à coups de gémissements angoissés. Je rêve essentiellement de rejet, quelles que soient les personnes en présence. Certains jours, c'est au travail, d'autres c'est en famille, d'autres ce sont mes cercles d'amis. Au bout du compte, c'est juste la même histoire de manque de confiance en moi qui se répète.

Au début de la période de rêves, je ne les racontais pas. Je n'avais aucune espèce d'envie de les analyser et d'en comprendre le sens profond. Ce n'étaient que des rêves, après tout. Puis, j'ai fini par saisir qu'ils revenaient toujours lorsque je me sentais envahie par une présence non sollicitée. Même discrète. À tous les coups, ça me remets en question de la tête aux pieds. À tous les coups, je me retrouve devant la même case départ, celle du jour où j'ai pris une décision fondamentale pour moi, qui, évidemment allait avoir des conséquence sur moult autres personnes, parce qu'il est infiniment rare qu'une décision que le prend sur le front social n'ai aucun impact sur le reste de nos réseaux.

Je travaille très fort pour débouter mes mécanismes, mais il y a certaines frontières que je refuse de lever. Ce sont celles de mon territoire intérieur ; la seule chose qui n'appartienne qu'à moi. Comme je te l'ai mentionné plus haut, la confiance ça se bâtit brique par brique sans oublier le mortier qui parfois prend du temps à se solidifier. Autrement l'édifice s'écroule au premier mouvement de sol.

Il ne faut pas m'en vouloir, ni t'en tenir rigueur ; simplement constater avec moi les espaces concomitants ne sont pas toujours concordants.

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dimanche, juillet 17, 2016

Trajectoires

C'était un de ces matins à l'aube grise. J'étais debout depuis trop longtemps et il était beaucoup trop tôt pour le commun des mortels. Les rues étaient vides, totalement désertées. Trop tard pour la plupart des fêtards pas encore couchés, mais bien avant l'heure où les bambins ne se lèvent. Pourtant, j'arpentais déjà les rues de Montréal en route vers le premier métro de la journée, pour aucune raison valable sinon que j'avais mal dormi à cause de la chaleur pesante qui lovait la ville depuis quelques jours.

Au coin des rues Amherst et Robin, deux jeunes hommes visiblement amochés étaient assis sur le bord du trottoir, les jambes bien étalées dans l'artère principale vidée de ses habituels occupants. Ils étaient beaux dans leurs approches maladroites pour se draguer. Je sentais, à distance toute l'émotion contenue dans les sourires échangés et les mains qui tâtonnaient l'espace entre elles. J'avais détourné le regard pudiquement, parce que j'avais l'impression de leur voler un moment privilégié.

Quelques pas plus loin, rattrapée par les lumières hallucinantes des néons du métro, je descendais lentement les marches bétonnée quand j'ai été dépassée par une jeune femme radioactive. Vraiment. Elle était vêtue de vert et de noir, cheveux inclus, même si une mèche blonde platine tranchait l'ensemble, évidemment volontairement. Elle portait une salopette dont les bretelles pendaient sur ses hanches et entre lesquelles on pouvait voir un panneau vert fluorescent bardé de l'insigne de la radioactivité. Elle se déplaçait à une vitesse folle, comme si elle courrait le plus vite possible pour échapper à ces éléments chimiques qui la menaçaient.

Cette vision étrange m'avait convaincue que mon insomnie passagère avait été partagée par au moins une autre personne : on ne peut pas déambuler attriqué ainsi sans s'être longuement préparé et elle n'avait absolument pas l'air d'une fille qui venait de passer la nuit debout. Mais bon, je me trompais peut-être, après tout ce n'était qu'une interprétation.

Entre elle et la guérite, il y avait, bien entendu, quelques marginaux tendant la main, mais comme la matinée était fort jeune et estivale, ils étaient beaucoup moins nombreux que durant les matins d'hiver qui ressemblent à la nuit. Mais il y avait cette femme, bizarrement allumée qui accostait tous les duos qui croisaient sa route en leur demandant ce qu'ils pensaient du bonheur et en leur offrant un poème en échange de leurs confidences.

J'avais pris la décision de sortir à la station de métro de mon enfance, pour tuer le temps, parce que je savais bien trop que si je me rendais au travail de si bonne heure, je ne pourrais faire autrement que de travailler justement. Je m'étais installée sur un banc du parc Ahuntsic pour terminer le roman qui traînait dans mon sac. J'arrivais au dernier chapitre quant un enfant d'environ six ans s'était exclamé : « maman regarde, c'est le BGG! Comme le film qu'on a vu hier! » J'avais relevé les yeux, pour voir la lumière briller dans les siens. Je lui avais tendu le livre en lui demandant : Si je te le donne, le liras-tu » Et il m'avait répondu sur un ton recueilli : « Oh oui, Madame, avec plaisir ».

Je lui avais abandonné le volume, ayant l'air d'être particulièrement généreuse, mais je savais qu'il me restait bien assez de temps pour aller chercher la fin de l'histoire dans une copie du magasin, avant le début de mon quart de travail.

C'est un vieux truc d'adulte pour partager la littérature.

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mercredi, juin 29, 2016

Ce que j'entends des orages

Imaginez un phylactère rempli de caractères symbolisant tous les mots du répertoire chrétien auxquels vous pouvez penser. Ça se passait par une nuit de juin, après deux ou trois jours de chaleur torride.

Près de chez-moi, il y a quelques commerces qui ont récemment fermé leurs portes. Leurs portiques servent régulièrement de refuge à plusieurs excentriques qui vivent dans le secteur. Il y en a aussi quelques uns qui ont élus domicile dans le parc juste en face entre la clôture et la haie qui jouxtent l'avenue De Lorimier, il faut savoir où regarder pour trouver leurs nids, surtout lorsqu'on regarde à partir du parc, mais ils sont-là.

C'est ainsi que j'étais innocemment assise dans mon salon à lire un roman à l'eau de rose dont j'attendais la sortie depuis longtemps quand la plus s'est abattue sur Montréal. Je savais que cela risquait de se produire depuis quelques jours déjà, branchée que je suis sur l'information. Je soupçonne, par ailleurs, que les excentriques, eux, n'ont rien à cirer de ce genre de truc; ils n'ont pas l'habitude de se promener avec du matériel électronique qui auraient pu les aviser de ceci. Bon, on sait tous que ça arrive après des périodes de forte chaleur, m'enfin ce sont tout de même des données aléatoires, quelquefois on y échappe.

Pas ce soir-là. Et contrairement aux soirs de grand froid, il n'y a pas d'alerte, pas d'équipe itinérante pour faire le bilan de qui dort où non plus. Ce qui fait qu'il y en a au moins trois, deux hommes, une femme, qui se sont fait prendre par les changements d'humeur de Dame Météo. Quand la pluie tombe drue, il me semble souvent qu'on ne peu plus rien entendre, que ma demeure se love dans son propre cocon, enveloppée par le bruit des gouttes qui s'agglutinent comme un coup de points sur tous les espaces disponibles.

Il va sans dire que les abris de fortune de mes voisins excentriques se sont dissolus à leur contact. D'où les phylactères sonores dont le contenu se situait à des azimuts des expressions colorées du Capitaine Haddock. Rien de bien poétique dans les termes agrémentés par une grosse frustration qui s'entendait (et se comprenait) très bien. Au milieu de cette cohue auditive, j'entendais aussi des ados, trop contents que le ciel se soit enfin crevé de son trop plein, qui riaient à gorge déployée en jouant au ballon dans la rue. Les derniers sachant pertinemment qu'une bonne serviette les attendaient à la maison pour se sécher après l'orage.

Sauf que ça a créé une autre forme de tourmente : les excentriques supposant (du moins est-ce que j'en ai conclu sans aller mettre mon nez dans l'histoire, mes oreilles étant déjà bien assez indiscrètes dans la situation) que les ados se moquaient d'eux. Ils se sont donc mis à les invectiver vertement. De mon poste d'observation auditif, je ne pouvais faire autrement que de voir les phylactères s'amonceler au dessus de ma tête. Et j'ai pensé que j'étais très chanceuse de vivre dans un univers où les bulles de BD ne me tombent pas dessus lorsqu'elles se déchaînent autour de moi. Le malentendu a été vite réglé, sans que l'honneur de quiconque en souffre trop, je crois.

Ce même soir, trois Kamikazes se s'étaient fait exploser à Istambul. C'était horrible, comme à toutes les fois que de telles horreurs sont perpétrées. Ce n'est pas, à mes yeux, moins important que les frappes qui ont cicatrisé l'Europe.

Mais je me suis dit que les excentriques laisser à eux-mêmes lors des orages estivaux, valaient au moins autant la peine d'être racontés.

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jeudi, juin 16, 2016

Dresser des murs

Quand on s'était rencontrés, je ne savais pas la pérennité de la présence que tu occuperais dans ma vie, avec ou sans mon consentement. Comme si ces amours juvéniles, celles que les adultes regardent avec une condescendance certaine traçaient un ancrage permanent.

À l'époque des balbutiements de nos rencontres, je t'aimais bien. Je te trouvais intelligent, je te trouvais amusant quelquefois, je dois admettre que j'étais fascinée. Je te savais égoïste déjà. Je savais que tu désirais que j'accorde mon point de vue au tien. Mais je n'ai jamais été de celles qui se plient aux diktats de ceux qui parlent plus fort que les autres. Pas tant que je confrontais, certainement pas à cette période de ma verte jeunesse en tout cas, j'étais plutôt adepte des faux-fuyants et je me trouvais d'autres moyens d'être heureuse malgré les pressions, en choisissant des avenues où je pouvais avoir un espace confortable plutôt qu'à tenter de rejoindre le groupe le plus en vue, si pour l'atteindre il aurait fallut que je me dénature.

Je n'aurais jamais imaginé que malgré les l'éloignement géographique et psychologique, à plus de quarante ans, se rétrécirait comme peau de chagrin à de multiples reprises, au fil des ans.

Au moment où j'avais pris la décision de couper les ponts, je me faisais la réflexion que tous les atouts étaient dans mes manches : nous n'habitions plus les mêmes villes, nous ne fréquentions plus les mêmes cercles. Ça me semblait si simple.

Sauf qu'on dirait qu'à tous les murs que j'ai dressés, il y a des trous, te concertant. Comme si tu avais le chic d'en saboter toutes les assises, malgré toutes mes tentatives de garder mes distances. Combien de fois suis-je tombée des nues lorsqu'un individu à qui je n'avais pas consacré une pensée en plus de dix ans, m'a affirmé suivre mon cheminement à travers la lecture que tu en avais? Je ne sais pas et je ne désire certainement pas en faire le décompte. Je peux par ailleurs affirmer que ce genre de rencontre me sape le moral, et sans doute aussi un petit bout de confiance en moi.

Je me fais un point d'honneur de ne pas parler de toi à tous ceux qui pourraient te passer la parole. Je te laisse vivre comme je voudrais que tu le fasse avec moi. Je te laisse être et devenir sans y mettre mon grain de sel. Ma demande, ma très grande demande, est simplement que tu m'accordes ces mêmes droits.

À une époque où l'internet épie le moindre de nos gestes, il est si facile d'épier tout un chacun et d'en tirer les conclusions que l'on veuille bien y trouver. Mais justement, ce sont des interprétations, souvent à des kilomètres de la réalité.

Je suis lasse de devoir briser l'image de moi que tu renvoies à d'autres qui risquent de me croiser. Je suis lasse de me défendre de ne pas être celle que tu avais imaginer. Je ne l'ai jamais été, ne le serai jamais, je n'ai ni les aptitudes ni la force de ressembler à ce que j'imagine que tu voudrais que je sois.

Parce qu'au fond, ce à quoi j'aspire, c'est que tu suives tes chemins et que tu me laisse suivre les miens.

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mercredi, mai 04, 2016

Ma Dalton

Ça fait un certain temps que je croise cette dame à l'heure de pointe sur le quai du métro Berri. La première fois, elle m'a amusée, la seconde, un peu moins et les fois suivantes un tantinet irritée.

C'est un minuscule bout de femme. Elle ne doit pas faire cinq pieds. Elle est jeune, plus jeune que moi en tout cas, je dirais trente, trente-cinq ans. Elle est aussi filiforme que petite et me semble déborder d'énergie et de confiance en elle-même.

Comme je ne la connais absolument pas, je m'imagine qu'elle a l'habitude que tout lui réussisse et surtout que tout lui soit dû.

C'est du moins ce que son attitude laisse transparaître.

À tous les coups, elle arrive sur le quai, à bout de souffle, quelques secondes avant que le train n'entre en gare. Alors, elle se met à jouer du coude pour dépasser tout le monde et se planter dans le milieu du chemin lorsque les portes s'ouvrent, créant, par le fait même une jolie cohue désordonnée parmi les gens qui tentent de sortir du wagon tandis qu'elle reste immobile jusqu'à ce qu'un minuscule espace se crée et qu'elle s'engouffre, avant que tous les passagers qui veulent partir ne soient effectivement sortis, dans la voiture.

Aussitôt entrée, elle se garoche invariablement sur le même banc. Elle semble se l'être approprié. Où croire qu'il lui appartienne, c'est selon le point de vue, je suppose. Si ce dernier n'est pas libre, elle se s'installe devant ledit banc, en foudroyant du regard la personne qui l'occupe tout en poussant de longs soupirs et en tapant du pied. Sans aucun espèce d'égards pour l'âge, l'infirmité ou quoique ce soit d'autre qui pourrait accorder la priorité de la place assise à qui que ce soit. Il n'est pas rare que son petit manège fonctionne d'ailleurs, et que la personne qui occupe l'espace le lui cède.

Elle s'assoit alors satisfaite.

On pourrait croire qu'elle a un long trajet à faire, mais rien n'est plus faut. Elle descend à Rosemont, soit quatre stations après le début de sa course.

Ce matin, ça ne me tentait pas de me laisser encore pousser par cette petite teigne. Alors j'ai fait barrage de mon corps et me suis précipitée sur son banc avant elle. Je me demande encore comment il se fait que je sois encore vivante vu la vigueur avec laquelle elle me mitraillait du regard.

C'est en la regardant sortir, que je me suis dit qu'elle me rappelait terriblement Ma Dalton.

En plus jolie.

Et ça ne m'a qu'amuser davantage de ne m'être pas laisser intimider.

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dimanche, mai 01, 2016

Le mantra

Ce voyage avait pourtant bien commencé. Du moins, le plan d'avant le voyage semblait super. Deux filles en jeune trentaine, l'Europe dans un circuit pas tout à fait organisé. Un petit brin d'autonomie pour se donner l'impression de pouvoir un peu faire ce que l'on voulait dans les villes que nous visitions et rien à prévoir rendu sur place pour les couchers et pour le transport entre les différentes destinations. Il me semblait que c'était quelque chose s'approchant du nec-plus-ultra pour un premier séjour outre Atlantique.

C'était sans compter sur ce que ma compagne de voyage et moi avons compris, à la dure, sur nos personnalités contradictoires dans ce genre d'environnement. C'est bizarre à quel point on peut s'entendre à merveille avec quelqu'un dans la vie de tous les jours, quand on retourne dormir chez-soi avec nos petites bébites qu'on ne présente jamais face publique, et la réalité du voyage qui nous fait nous retrouver vingt-quatre heures sur vingt-quatre avec la même personne que l'on ne connaissait pas tant que cela.

Je ne dirai pas qu'elle était horrible, ce serait mentir. Je dirais, cependant que nous ne nous convenions absolument pas comme compagnes de voyage. Point à la ligne.

Pour m'éviter de me gâcher le voyage, je m'étais mise à jaser avec d'autres personnes du groupe avec lequel nous faisions les étapes. Tous des Québécois. Dont une femme qui me faisait beaucoup rire et avec laquelle j'avais passé des heures à jouer aux cartes. J'aime jouer aux cartes, surtout avec quelqu'un qui a de la conversation. Cette dame en avait.

Elle était une conteuse qui s'ignore. Elle me disait continuellement qu'elle radotait. Moi, je buvais ses paroles. Ses anecdotes sur ses enfants étaient truculentes. Je savais bien qu'il existait un décalage certain entre ce qu'elle me faisait vivre par ses mots et le moment où elle me les racontait parce que ses enfants, selon ses dires, n'étaient jamais sortis de l'adolescence. Pourtant, je savais, toujours par ses informations qu'ils étaient désormais adultes et parents à leur tour. D'ailleurs, elle me disait souvent, en clignant de l'oeil:! « J'ai un fils » comme un mantra.

Ça me faisait bien rigoler cette insistance. Je ne le connaissais pas, il ne me connaissait pas. Je n'avais aucune espèce d'idée de ce à quoi il ressemblait et bien honnêtement, n'avais pas non plus tant envie que cela de savoir qui c'était. C.'était e genre de blague de vacances qui était destiné à rester une blague de vacances.

Et me voilà, quelques années plus tard, en couple avec ledit fils qui a eu le courage de me contacter, au travail. En m'envoyant une fausse demande d'emploi complètement ridicule pour le profil recherché. Le genre de truc que je rejette d'ordinaire du revers de la main, mais j'étais allée jusqu'au bout de la lettre d'introduction juste parce qu'elle était bien foutue. Et c'est là que j'avais compris qu'il était le fils dont mon récent voyage m'avait baratiné les oreilles.

Je lui avait donné rendez-vous par respect pour sa mère. Je l'ai aimé, par respect pour lui.

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mercredi, avril 20, 2016

De la violence des garçons

Tu te disais que la vie, finalement n'était pas un long fleuve tranquille. Il te semblait que tout ce qui faisait ton bonheur, enfant, avait abandonné ton existence. Tu te sentais si vieux dans ton corps trop grand pour toi. Tu te sentais non pas martien, beaucoup trop commun, mais à tout le moins né dans une société qui n'avait que faire de toi. Oh, tu savais bien que tes parents t'aimais. Mais qu'est-ce que peut bien vouloir dire l'amour parental quand on est adolescent? C'est d'une importance somme toute minime en comparaison au regard que tes pairs portaient (ou ne portaient pas) sur toi.

Alors, un soir tu avais posé un geste d'une violence inouïe, contre toi.

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Tu te disais que la vie, finalement, ne remplissait pas ses promesses. Tu croyais que les filles étaient belles et charmantes, que si tu étais gentil avec elles, que tu étais leur ami, tu pourrais un jour devenir leur amoureux. Ça avait assez bien fonctionné, mais pas avec elle. Elle ne te méprisait pas, répondait à tes appels, allait prendre un café de temps à autres avec toi, mais elle n'était pas amoureuse. Pas de toi. Et tu n'avais plus supporté de penser que peut-être un jour elle serait amoureuse d'un autre.

Alors, un soir, tu avais posé un geste d'une violence inouïe, contre elle.

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Tu te disais que de toute manière tu n'étais pas né dans la bonne tribu. Chez-toi, dans ton village tout entier, le spleen se faisait grand. Tu avais l'impression que le seul accomplissement possible était d'être capable de descendre toute une caisse de 24, en une soirée, sans tomber dans le coma éthylique. Ton avenir, tu le voyais dans le fond d'une bouteille, au bout d'une pipe ou sur le fil d'une aiguille plus grande que toi.

Alors un soir, tu avais posé un geste d'une violence inouïe, contre toi ou quelqu'un d'autre, rendu-là le résultat est à peu près le même.

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Dans tous les cas, tu avais caché ta douleur, affichant les sourires de circonstances aux moments opportuns, taisant à tout prix la l'obscurité qui hantait ce qui pouvait te tenir lieu de devenir.

Puis moi je me dis que nous sommes collectivement responsables de tous ces désastres parce que nous n'avons pas su te montrer que l'avenir se construit un pas à la fois, même s'il faut reculer, parfois.

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mercredi, avril 06, 2016

Rira bien qui rira le dernier

J'ai été ado à une époque où il ne faisait pas bon être toqué de science en général, ou de math en particulier. Les adeptes de ces sports cérébraux était qualifiés de nerds sans aucune forme de procès et leur niveau de popularité général parmi nos pairs était encore plus bas que le mien. Ma tare à moi était de dire à tous vents que j'aimais l'école, ce qui n'avait pas tellement meilleure presse, je dois bien l'avouer. Ce qui me sauvais, c'était que je n'étais pas très performante dans mes études, malgré mon plaisir de me trouver dans une salle de classe.

La seule personne, à ma connaissance, à qui le plaisir des maths était pardonné, était une punkette de trois pieds deux pouces qui était sauvée par ses goûts musicaux et son allure générale; après tout, l'essentiel était de ne pas avoir l'air nerd. Encore aujourd'hui, je lui sais gré de cet amour que je ne comprenais pas puisque j'ai réussi deux niveaux consécutifs parce que nous étions dans la même classe et que sans elle, je n'aurai jamais compris quoique ce soit.

M'enfin, en secondaire 4, je crois, ma classe comportait une forte délégation de ces nerds. Des gars, pour la plupart, que je méprisais, comme tout le monde. Je n'ai aucune idée pourquoi, quand j'y repense aujourd'hui, mais bon, allez donc comprendre le mépris adolescent, même à rebours. D'ailleurs, je crois bien que je faisais partie du groupe de ceux qu'ils méprisaient en retour, parce que je posais plein de question tout le temps, étant donné que je comprenais rarement un truc (surtout scientifique) du premier coup.

À travers cette meute, il y avait ce mec qui a partagé mon groupe de base pendant trois ans. Trois ans sur cinq, ça fait beaucoup. Il n'a jamais été mon ami, il n'a pas même été une personne à qui j'accordais le statut d'être humain. Le pauvre avait l'air physiquement fâché avec l'adolescence. Il était dégingandé, ses traits faciaux étaient largement disproportionnés, quasi asymétriques; son nez était trop gros, ses lèvres trop minces, ses yeux minuscules, cachés derrière des lunettes immenses lui donnaient une allure perpétuellement caricatural. Et il était d'une timidité maladive, ses tentatives d'exposés oraux en faisant foi.

Et pour ajouter l'insulte à l'injure, il était doté d'un nom ultra commun, du genre Martin Tremblay (ce n'est pas son nom, je vais me garder une petite gêne ici). Toujours est-il que ça en faisait un personnage très fantomatique, dans mon univers adolescent.

Et puis, il y a quelques temps, j'ai commencé à voir, souvent, à la télé ce mec qui avait fondé je ne sais plus trop combien de PME en informatique, qui fait partie de ces hommes singulièrement préservés par l'avancement des années. Un de ces hommes qui a l'air précisément bien dans sa peau et dans son environnement. Qui ne fanfaronne pas, qui est plus qu'autre chose un fabricant de l'ombre mais que de temps à autre on appelle comme expert, et ça m'a pris quelque chose comme trois ans pour faire le lien entre lui, et lui.

On dit souvent que la vengeance est un plat qui se mange froid, je crois que dans son cas, c'est exactement cela, si tant est que la vengeance tient en la réalisation de soi.

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mercredi, mars 30, 2016

La vie d'avant

Avant, avant ma vie était pas mal plus simple.

Ma famille vivait selon un train-train quotidien qui me plaisait énormément. On prenait plusieurs marches par jour, et on jouait beaucoup.

J'aimais particulièrement les marches vespérales. Quelquefois, j'étais seul avec ma maîtresse, mais d'autres fois, il y avait des amis. Des amis humains pour elle ou des amis chiens, pour moi, même si je ne suis pas très doué dans l'amitié canine.

Je suis l'homme de la situation je considère toute bête de plus de 10 livres comme un danger potentiel pour ma maîtresse alors j'attaque en premier. Non, mais à quoi bon avoir une forme athlétique doublée de testostérone si je ne suis pas censé m'en servir?

Mais les choses se sont mises à changer il y a un peu plus d'un an. Ma maîtresse a commencer à se fatiguer bien vite, je trouve. Fini les longues courses et les échanges de balles. Pourtant, je suis très bon à ce jeu-là, je rapporte super vite. Et puis, elle s'est même mise à marcher plus lentement, d'une drôle de démarche chaloupée, le dos bien arqués et les pieds tournés vers l'extérieur.

J'ai donc dû me résoudre à prendre mes marches plus souvent avec mon maître. Ce n'est pas que je ne l'aime pas, ce n'est juste pas mon préféré. Ce n'est pas la même chose, d'abord, il est assez grand pour que je n'aie pas à le protéger, ce qui fait que je me sens pas mal moins utile.

Et puis un jour, ils sont revenus à la maison avec un espèce de machin qui sentait un drôle de mélange des deux, tout petit et tout chaud. Et il a volé toute l'attention de la maîtresse. Toute, toute, toute. Plus rien pour moi, ni pour le chat d'ailleurs.

D'abord, il était toujours, collé sur ma maîtresse! C'est vrai, je n'exagère même pas. Collé sur son cœur. Moi je suis bien trop gros pour me coller à elle de cette manière-là. Oh, elle me flatte et elle me parle encore, mais je ne suis presque plus jamais tout seul avec elle, la plupart du temps elle amène la petite chose avec elle dans un gros truc encombrant sur roues.

Et depuis un moment, la chose est souvent couchée sur une belle couverte, que je n'ai pas le droit d'utiliser et sur laquelle il y a tous les jouets qui font « quik ». J'aimerais ça pouvoir les toucher un peu, juste un peu. Mais dès que je m'en approche, je me fais dire « non » d'un ton sec. Alors je soupire et je pose la tête près de la chose qui gigote sans bon sens sur sa couverte, et je commence à élaborer un plan.

Un plan très simple en réalité. Je me dis que si je m'occupe de la chose en question, celle-ci me donnera peut-être un peu d'attention, mais surtout, j'espère que tous les autres oublieront un peu où je me trouve et que je pourrai enfin mettre la patte sur le petit mouton brun qui me fait envie depuis des mois, déjà.

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samedi, mars 26, 2016

Dernier service

Ça t'avais pris des mois pour t'approcher de lui assez pour qu'il te voit. Tu avais même cesser de fumer, commencer à courir et repris ta taille de jeune fille juste pour cela. Ou presque. C'était aussi un peu pour toi, mais si peu. On se mesure généralement au regard des autres, et tu le savais pertinemment. Et tu le suivais depuis des années, glanant des informations de-ci de-là. Une première conférence, à laquelle tu étais allée obligée t'avais obnubilée.

Tes amies se payaient ta gueule à ce sujet, elle te trouvaient très comique de t'être à ce point amourachée d'un mec que tu ne connaissais que de loin, comme une adolescente qui fantasme sur un chanteur. Tu en avais pourtant largement passé l'âge et l'expérience.

Et pourtant...

Il était si charmant, si sûr de lui, si percutant et ses valeurs, du moins celles que tu devinais de loin, étaient tellement semblables aux tiennes. Tu t'étais surprise, plusieurs soirs à t'endormir en discutant, en imagination, avec lui. Tu t'en sentais proche, assez pour ne plus te sentir disponible pour d'autres hommes, amoureusement parlant.

Tu t'étais littéralement mise sur son chemin. Choisissant d'aller dans les restos, les bars qu'il fréquentait. Au début, tu le faisait avec les filles, puis seule parce que tu avais pris de l'assurance dans tes propres manèges et que tu te disais qu'à force d'être accompagnée, tu ne devais pas avoir l'air très disponible. Tu le voulais.

Une nuit trop longue, de l'alcool, qui n'excuse rien bien entendu, mais qui faisait partie de ta donne, et ce blues de fin de soirée que tu ne connaissais que trop bien sous les lumières hallucinantes du last call. Mais tu ne t'attendais pas à une telle violence, tu te croyais détraquée aux petites heures du matin, en fuite devant ta propre vie.

Dans la lumière étrange des matins sans conduite, tu ne savais plus que penser. Au bout de trois douches, tu te sentais salie. Ton corps ne t'appartenait plus. Tu avais voulu cet homme. Tu avais cherché son attention et cru l'avoir obtenue.

Et ça avait été la pire nuit de sexe de ta vie. Tu avais eu la sensation qu'il se masturbait avec ton corps sans aucune espèce de considération pour la femme que tu étais. Ça avait fait mal, physiquement et psychologiquement. Tu lui avais demandé, au début, d'y aller plus doucement et il avait ri en te répondant que tu l'avais bien cherché. Alors tu t'étais tue.

Et tu ne pouvais faire autrement que de lui donner raison, tu l'avais cherché.

Sauf que ce que tu avais trouvé, ne ressemblait en rien à ce que tu avais espéré.

Et que tu te sentais coupable, jusqu'à la moelle des os.

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