La vie d'avant
Quand je suis sortie du
lot, j'étais pas mal fière de moi. C'est qu'il y avait du Y dans le
magma d'où je viens, vous n'avez pas idée. Mais je suis déjà
têtue et décidée, assez en tout cas pour avoir su me frayer un
chemin pour m'implanter dans le milieu que je m'étais choisi.
On était tant et tant à
vouloir y arriver. La lutte serait féroce, on en était tous bien
conscients avant même le départ. Et les Y adoptaient cette attitude
qui me titille immanquablement l'orgueil, celle de ceux qui se savent
démarrer avec un avantage sur le reste de l'humanité. Bon d'accord,
dans l'historique de cette entreprise, ils avaient plus de chances
que tous les X en présence. Ils le savaient et je le savais aussi.
J'ai donc décidé de jouer mes cartes avec stratégie et minutie
plutôt que de tout laisser tomber sur la table à la première
occasion.
Je me suis mise en tête
que j'étais aussi bien de voir l'épreuve comme une course de fond,
rester le plus longtemps possible à l'arrière, quitte à presque me
faire oublier, profiter de la vitesse et de l'énergie de ceux qui me
précédait pour conserver la force de les délester et les dépasser
dans les derniers mètres, histoire de passer la ligne d'arrivée en
tête.
J'ai été récompensée
de mes efforts plus que ce que j'aurais pu imaginer. J'ai trouvé un
nid confortable et douillet. Oh, ce n'est pas spacieux, mais je n'ai
pas tant le goût du luxe. Actuellement, un lieu sécuritaire et
lumineux de l'intérieur me suffit pleinement. Surtout que de ma
niche, j'entends les voix des personnes que j'aime déjà avec un
genre d'écho qui me rassure. Je perçoit surtout une voix de femme,
que je trouve immensément douce, elle fait vibrer mon cocon de
toutes ses fibres, surtout quand elle chante. Mais aussi des voix un
peu plus distantes, mais bien présentes; une voix d'homme basse qui
résonne, une voix fluette de petit garçon et d'autres, qui
m'intéressent, mais comme elles ne croisent pas mon environnement
tous les jours, j'en garde des mémoires assez floues.
Je suis bien dans mon
cocon, pas du tout prête à en sortir. N'empêche que je suis la
première fille dans une famille de gars. De mon côté paternel en
tout cas. Du côté maternel, c'est discutable, étant donné que mon
grand frère est le seul membre de notre génération à exister. Je
crois que c'est une bonne chose qu'il soit arrivé en premier, ça
aura donné à nos parents une petite pratique avant que moi je
pointe le bout de mon nez. Mais je n'allais quand même pas laisser
tous les Y faire la loi dans cette famille sans y mettre mon grain
de sel. Je pense qu'ils étaient vraiment prêts pour une petite
fille.
C'est bien beau toutes
ces considérations philosophiques, mais là je dois retourner à mon
silence tout relatif, parce que je dois continuer à grandir et me
former. Il me reste plusieurs pouces à prendre dans tous les sens et
c'est beaucoup, beaucoup de travail pour un embryon de mon envergure.
Sachez, néanmoins, que
j'ai bien hâte de vous rencontrer.
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